les grands débuts

(après Hésiode)

 
 
 
 
 
 

Appel

 

Salut les Muses, salut les filles ! Regarde comme elles dansent, pieds tendres et jupons de brume, et vois comme elles rient, avec leurs bouches pleines de miel. Et moi, je veux chanter, je suis là pour ça. Les Muses, quand elles chantent, elles disent ce qui est, ce qui sera encore, et ce qui était déjà. 

Allez les filles, donnez-moi la chanson ravissante.

 

Célébrez avec moi la race des Immortels qui vivent toujours vivants, les enfants de Gaïa Grosse Terre et d’Ouranos Ciel Etoilé, et ceux qui sont sortis de Nyx La Nuit Noire et de Pontos Flot Salé.

 

Dites-moi comment elle est née, Gaïa La Terre, et les Fleuves, et la mer immense et gonflée, toujours agitée. Et les étoiles brillantes, comment ça se fait ? Et le large Ciel au dessus de la Terre ? Et puis dites-moi aussi comment sont nés les Dieux, les bienfaisants ? Comment sont partagés leurs honneurs et leurs possessions, comment ils ont gagné l’Olympe, le mont très haut, tout plié. 

 

Dites-moi tout ça, Voix Ravissantes, et commencez par le commencement.
Les grands débuts, allez.

Je vous suis.

 

Cosmogonie

 

Donc, au tout début, c’est le Chaos. Béance noire, aveugle, partout. Gouffre sans fond, on chute sans fin. Ni haut ni bas, on n’y voit rien.

 

Juste après, il y a Gaïa Grosse Terre. Son sein est copieux, son flanc est bien large. Elle est stable, elle est solide. Fini de tomber dans la béance. On a les pieds sur terre. Un plancher pour toujours. Les choses ne sont plus confondues les unes dans les autres. On y voit plus clair. 

 

Comme elle pousse vers le haut, Gaïa fait les montagnes. Comme elle pousse vers le bas, Gaïa fait les ténèbres. Et là-bas, creusé dans les bas-fonds de la Mère, c’est le Tartare Tout Brouillard. Gouffre infernal, chaos, à la cave.

 

Heureusement qu’il y a Eros, c’est l’Amour Premier, le plus beau des Immortels : ni mâle ni femelle, mais Deux En Un dans le pur amour. Il pénètre les vies, il brise les corps et attendrit les coeurs. Même la Raison, il la plie en deux.

 

De Chaos tout seul naissent comme ça Erèbe Le Tout Noir, et Nyx la Nuit Noire. Nyx et Erèbe s’accouplent et de leur union naissent deux lumières : il y a Ether, Lumière Pure que voient les Dieux, et il y a Hémèré, Lumière Du Jour que voient les hommes, avec sa moitié d’ombre et de nuit.

 

Toute seule, Gaïa enfante comme ça les Hautes Montagnes Fraîches, où se plaisent les Nymphes Qui Rient. Toute seule, sans l’aide d’Eros L’Amour, Gaïa enfante comme ça Pontos Flot Salé, la mer stérile qui bout, qui gonfle et qui remue.

 

Et puis Gaïa enfante comme ça son égal en taille pour la couvrir, c’est Ouranos Ciel Etoilé. Ouranos s’allonge sur Gaïa Terre Immense et la couvre toute entière, d’un bord à l’autre.

 

Théogonie

 

Et voilà qu’Ouranos est sur Gaïa, et il la besogne. Naissent trois fils énormes, ils sont effrayants, j’ose à peine les nommer : Cottos, Bryarée, Gyès. Ce sont les Hécatonchires, une race de force et d'orgueil. De leurs épaules sortent cent bras et cinquante têtes. Ils sont terribles, ils sont puissants, ils crachent le feu. Ouranos voit ses fils difformes, et aussitôt il les déteste. 

 

Ouranos besogne encore Gaïa et Gaïa enfante les Cyclopes au coeur violent : Brontés Le Tonnerre, Stéropés L’Eclair, et Arghès La Foudre. Pareils aux dieux, mais un seul oeil, au milieu du front, oeil immense et rond. Ils sont forts, ils sont vigoureux, et habiles de leurs mains. Dès qu’il les voit, Ouranos les déteste. 

 

Comme il ne supporte pas de voir de sa progéniture odieuse, Ouranos enferme les Hécatonchires et les Cyclopes dans le Tartare. Voilà.

 

Ouranos besogne encore Gaïa et Gaïa est à la peine. Cette fois, il lui fait une progéniture de belle forme. Il lui fait Océan Les Tourbillons Profonds. Il lui fait Koïos Qui Pense, Crios Qui Fait Quoi, Hypérion Qui Est Dessus, et Japet Qui Précipite. Il lui donne Théïa La Reine, Rhéa Mère Demain, Thémis La Justice et Mnémosyne Bonne Mémoire. Il lui donne Phoïbée Couronne D’Or et l’aimable Thétys Mer Féconde. Il lui donne enfin Cronos Pensées Fourbes, le dernier né, le plus rusé. Celui-là, à peine né, il maudit déjà son père.

 

Ouranos couvre encore Gaïa et il s’épanche dans son sein. Il n’a pas d’autre pensée que faire sa besogne. Ses enfants naissent les uns après les autres, mais Ouranos ne les laisse pas sortir de Gaïa. Il ne décolle jamais d’elle. Il pèse sur la Terre de toute la masse noire de son corps. Il n’y a pas d’espace, alors les enfants ne sortent pas de la Mère. Reclus dans son sein, privés d’air et de lumière, ils s’exaspèrent. Ouranos se réjouit de son forfait, et il besogne.

 

Gaïa Grosse Mère est pleine à ras bords, elle gémit. Cela ne peut plus durer. Elle imagine une ruse perfide. Vite, elle invente en son sein le métal d’acier. Elle en fait une grande serpe. Elle s’adresse à ses enfants, elle les excite. Enfants sans naissance, écoutez, c’est plus possible. Votre père nous fait injure, il nous soumet à des violences pas permises. Je vous le dis, il faut le châtier, tout père qu’il soit, pour ses méfaits. Car l'infamie commence avec lui  !

 

Elle parle ainsi, et les enfants se tapissent. Ils se taisent et ils regardent ailleurs. Un seul ne tremble pas, c’est Cronos Pensées Fourbes, le dernier-né. Il se courage : Mère, je ferai la tâche. Rien à foutre de ce père ignoble, tout père qu’il soit, le premier infâme, c’est lui !

 

Il parle ainsi et la Grande Gaïa se réjouit dans son coeur. Elle cache le petit fourbe dans un coin, elle lui met en main la grande serpe et lui confie sa ruse. Avec la nuit Ouranos pèse sur Gaïa et commence à bander en elle. Il remplit tout. Cronos saute hors de sa cachette, et lance ses bras. Du bras gauche, il saisit l’appareil du père, et du bras droit, armé de la serpe aiguë, il coupe tout, d’un coup, sans regarder. Les couilles du père il les coupe, vite, et il les jette derrière lui, par dessus son épaule, sans regarder. 

 

Ouranos gueule comme un sourd, c’est horrible à entendre. Il se retire vivement de Gaïa et va se fixer en haut du monde visible, où il demeure toujours, voute du ciel, ciel étoilé, qui n’enfantera plus la terre, sauf de ses pluies. Il maudit ses fils. Salopards, je vous appelle les Titans, parce que vous avez tendu la main contre votre père. Vous le paierez longtemps, car les fils toujours voudront détrôner les pères !

 

Cronos a jeté le paquet loin derrière lui. Et voilà que des gouttes de sang jaillissent du membre outragé, voilà qu’elles retombent sur la Terre, et qu’elles fertilisent encore la Terre Mère. A mesure que les années vont et viennent, trois descendances terribles naissent du sang d’Ouranos : 

  • Il y a les effroyables Erinyes, les Déesses Vengeresses & Intraitables. Elles sont justes et sans pitié, elles poursuivent et tourmentent ceux qui font le mal. Elles punissent les crimes de sang dans les familles, la violation des lois de l’hospitalité, le parjure, les homicides horribles. Elles sont hideuses et criardes, elles ont de grandes ailes, des serpents pour cheveux, des torches et des fouets, du sang coule de leurs yeux. Aucun sacrifice, aucune prière ne peut les amadouer. Si le Soleil lui-même déviait de sa course, elles le puniraient.

  • Il y a les puissants Géants aux javelots étincelants, race de guerriers, impétueux, sauvages, ils naissent déjà adultes et tout en armes, aussitôt prêts à frapper.

  • Il y a les Méliades, les nymphes des frênes, ce bois dont on fait les lances, les lances qui servent à la guerre et au massacre.

 

Les bourses qu’il a coupé à l’acier, Cronos les a jeté dans la mer agitée. Elles sont emportées au large, et dans le remous elles flottent longtemps. Alors une écume blanche se forme autour du débris immortel. De cette écume naît une fille ravissante. Elle s’appelle Aphrodite Née De L’Ecume. Elle flotte sur l’onde et elle accoste à Cythère, puis dérive jusqu’à Chypre entourée de flots. Et c’est là qu’elle aborde, la sublime Déesse. Sous ses pas légers poussent le gazon et les fleurs. Eros l’Amour et Himéros Le Désir la devancent où elle va. Elle va présider à l’entretien des vierges, aux sourires, aux voix chuchotées des filles, aux mensonges, à la volupté douce, à l’amour et aux délices..

 

Maintenant que Cronos est sorti du ventre de la Terre, il libère ses frères et soeurs, il les amène à la surface du monde. Dans l’espace dégagé par le recul du Père, les Titans prennent la place. C’est à Cronos, le plus jeune et le plus audacieux, que revient le règne et la gloire.  Il honore et protège ses cinq frères, les Titans Coéos, Crios, Japet, Hypérion, Océan, et ses six soeurs, les Titanides Phébé, Thémis, Mnémosyne, Théia, Rhéa et Téthys. 

 

Mais ses frères difformes, les Hécatonchires et les Cyclopes, Cronos s’en méfie. Il les laisse dans le Tartare.

 

Il prend sa soeur Rhéa pour épouse. Mais il a gardé en mémoire les malédictions d’Ouranos. Et Gaïa sa mère, qui est dans le secret des temps, lui a livré la prophétie. Un jour, un de tes fils, plus fort que toi, te détrônera. Cronos est jaloux de son règne, il ne tient pas à subir le sort qu’il a réservé jadis à son père. Alors, les enfants que Rhéa lui donne, il les avale. Dès qu’un enfant de Rhéa paraît, elle est sommée de le lui présenter, et il le gobe. Hestia, Déméter, Héra, Hadès et Poséidon, l’un après l’autre, Cronos avale ses propres enfants. Il n’en fait qu’une bouchée, sans mastiquer. Ainsi les enfants sont engloutis vivants dans la bedaine du père, et ils sont privés de naissance. 

 

Rhéa est accablée de douleur, car elle ne connaît pas ses enfants. Elle se lamente auprès de Gaïa, que la conduite de Cronos scandalise. Les hommes infâmes ! Mon fils répète l’outrage de son père, il empêche ses enfants de naître. Elle veut aider Rhéa, sa fille chérie, alors elle lui confie une ruse.

 

Enceinte de Zeus, son petit dernier, Rhéa s’enfuit en Crète pour accoucher dans une caverne. Mais les cris et les pleurs du petit Zeus résonnent déjà dans la montagne. Alors Rhéa fait venir au chevet de l’enfant les Courètes, ce sont des divinités soldatesques. Chantez et dansez, entrechoquez vos armes, faites du vacarme, que les cris de l’enfant ne parviennent pas aux oreilles du père.

 

Mais bien sûr, Cronos demande à voir le petit dernier. Rhéa lui présente un poupon joliment emmitouflé dans des langes bien serrés. Celui-là est petit, il est fragile, fais attention à lui. Cronos ne prend même pas la peine de regarder l’enfant, il l’engloutit. Rhéa dissimule son sourire. C’est une pierre qu’elle avait emmitouflé dans les langes. Voilà quelle était la ruse de Gaïa.

 

En Crète, l’enfant Zeus est allaité par la chèvre Almathée, son lait est bon et sa corne est d’abondance. Les abeilles le nourrissent de leur miel et le bercent de leur rumeur. Il grandit vite et il fortifie. Devenu adulte, il se révolte contre la tyrannie de son Père, il veut libérer ses frères et soeurs de la bedaine paternelle, et leur offrir la naissance. Il va demander son aide à Métis, une des filles de l’Océan, parce qu’elle est rusée. Métis, on l’appelle Celle Qui En Sait Plus Long Que Tout Le Monde.

 

Comme Cronos a le ventre lourd, Métis lui offre un pharmakon, un médicament. Prends ça pour tes douleurs d’estomac. Cronos l’avale, et il est bientôt pris de spasmes, car en vérité il vient d’avaler un vomitif très puissant. Il vomit d’abord la pierre, et puis, un par un, les cinq enfants qu’il gardait dans son ventre. (La pierre qui le représentait, Zeus la posera au Parnasse, et maintenant elle sert de stèle à jamais, pour ceux qui meurent sans dépouille.)

 

Titanomachie

 

Voilà les cinq frères et soeurs libérés, enfin nés, et réunis autour de leur champion, Zeus le cadet. Leur colère est unanime. Ils veulent se venger du Père La Bedaine. Quant à Cronos, il est furieux d’avoir été joué, et maintenant il craint plus que tout la vengeance de ses enfants mangés. 

 

La Guerre des Dieux est déclarée. 

Elle durera dix années divines, mille années humaines. 

 

Cronos appelle à son aide ses frères Titans Coéos, Crios, Japet, Hypérion, Océan. Mais Zeus convainc certains Titans, qui sont aussi ses oncles, de rejoindre ses propres rangs. Celui qui viendra combattre avec moi ne perdra pas ses honneurs et ses attributs divins, et si quelqu'un, sous le règne de Cronos, n'avait obtenu ni honneur ni récompense, il recevra de moi l'un et l'autre, comme le veut la justice. Alors le Titan Océan, avec sa fille la nymphe Styx, la Titanide Thémis, Prométhée et Epimethée les fils de Japet, ceux-là se rallient à Zeus. Les autres Titanides ne prennent pas partie, elle se tiennent à l’écart du conflit. 

 

Les belligérants établissent leurs campements sur deux montagnes immenses et opposées. Cronos et les Titans sur le mont Othrys. Zeus et ses troupes sur le mont Olympe. Les ennemis se regardent, ils sont pleins d’une haine qui leur fait mal.

 

Sur les conseils de sa grand-mère Gaïa, Zeus délivre les Hécatonchires et les Cyclopes du Tartare, où Ouranos les avait enfermé. Il s’en fait des alliés. Zeus peut compter sur la force brutale des Hécatonchires : ils ont cent mains au bout de leurs bras puissants. Zeus s’assure le concours des Cyclopes, dont le talent est dans l’oeil unique, lumière et feu. Il leur promet l’immortalité en cas de victoire. Alors les Cyclopes, qui sont d’habiles forgerons, fabriquent des armes terribles pour les Dieux. Ils prennent du métal en fusion au sein de Gaïa, et ils forgent le Foudre à Trois Eclairs : le premier pour avertir, le second pour punir, le troisième pour la fin du monde. Ils donnent le Foudre à Zeus. Pour Poséïdon ils forgent le Trident, et pour Hadès la Kunée, le casque qui rend invisible. 

 

Du haut des sommets qui touchent les nuages, Titans et Olympiens se lancent dans la mêlée. Cette guerre, je ne peux pas la dire, tu ne peux pas l’entendre, les mots n’en sont que les cendres. Les combats sont formidables, la puissance est impossible. Avec leurs coups violents, ils ébranlent le ciel et la terre, avec leurs cris terribles ils rompent les flancs des montagnes, avec leurs feux ils incendient les forets. La mer déborde, la terre gémit, des crevasses s’ouvrent, et du fond du Tartare remontent des brumes délétères. Le Chaos, de nouveau menace de mêler le Ciel et la Terre. La béance, de nouveau, menace d’engloutir tout ce qui avait pris forme et destinée dans le monde. 

Dix années divines, mille années humaines. Ces mots ne sont que les cendres d’une telle furie.

 

Mais bientôt Zeus et les Olympiens prennent le dessus. Zeus Très Haut Tonnerre a le feu dans l’oeil et la force dans les bras, il soulève la rage, la poussière, les éclairs et le Tonnerre. Il exalte ses troupes. Sa voix est puissante, il assemble les nuées. Et voilà que les Olympiens soumettent les Titans. Un à un, ils les jettent au sol. Même Cronos Père Furieux, il est plié en deux. Alors les Hécatonchires, les Terribles Aux Cent Bras Musclés, ils précipitent sur les Titans une avalanche de trois cent pierres. C’est du poids ! Ils les ensevelissent sous une montagne d’éboulis. Et voilà que les Titans sont enfoncés dans le Tartare. Ils tombent au plus bas des lieux obscurs, au plus profond des bas-fonds. Là demeurent les sources et les limites de la création, cloaque infect, affreux et détesté. (Si tu lâches une enclume depuis Ouranos, la voûte étoilée, elle tombera sur la terre au dixième jour. Si tu lâches une enclume depuis la Terre, c’est au dixième jour qu’elle touchera la fange du Tartare). Zeus La Voix Puissante, il jure sur la foudre que jamais les Titans ne remonteront dans le monde. Alors, comme les prisonniers sont immortels, Poséïdon fait sceller un triple mur d’airain au seuil du Tartare. Les Hécatonchires en garderont la porte. Et voilà pour toujours.

 

A l’issue de cette guerre terrible, les Olympiens - ils sont vainqueurs - reconnaissent à Zeus la toute puissance et la gloire. Alors ils lui délèguent leur souveraineté. Ils le déclarent Roi de l’Olympe. Mais Zeus Protecteur Des Assemblées, plutôt que de prendre tout le pouvoir pour lui, il répartit entre les Dieux les honneurs et les privilèges. Il fait cela avec justice et mesure. 

Vois comment :

  • Il partage les territoires mondains avec ses deux frères. A Hadès, il confie le monde souterrain et le royaume des morts. A Poséïdon, il donne le royaume des mers et des eaux. Lui régnera sur l’Olympe. 

  • Zeus épargne les Titanides, ses tantes, qui sont restées neutres et à l’écart des combats.

  • Il récompense les Titans qui se sont ralliés à lui, comme Prométhée et son frère Epimethée, les fils de Japet. Il les accueille sur l’Olympe, malgré que, par leur naissance maudite, ils ne sont pas vraiment des Dieux.

  • A la nymphe Styx, fille d’Océan, il offre de couler entre les profondeurs du Tartare et la surface du monde. Tes eaux seront si puissantes que celui qui y plongera en sortira invincible, mais celui qui en boira tombera raide mort. 

  • Parmi les Titans châtiés, Zeus réserve un sort cruel à Atlas. Tu soutiendras le monde jusqu’à ce que quelqu’un veuille bien te remplacer. 

  • Aux extrémités du monde se rencontrent et se saluent le Jour et la Nuit. Jamais ils ne demeurent ensemble. Ils se remplacent sans cesse. Le Jour porte la lumière aux mortels. La Nuit lugubre amène avec elle le Sommeil, qui est le petit frère de la Mort.

  • Dans les profondeurs du monde, Hadès bâtit son palais funèbre. Un chien redoutable veille à la porte des Enfers. Il a trois gueules atroces, on l’appelle Cerbère (mais ne dis jamais son nom !). Pour ne pas se faire dévorer dès l’entrée, l’âme du mort doit le flatter en lui offrant du miel. Une fois entré, le Chien Féroce ne laisse plus personne ressortir du Royaume des morts.

  • Zeus est garant de la justice divine. Oui, les Dieux ont parfois de terribles querelles. Or, il ne peut y avoir deux vérités divines, il n’y en a qu’une. Pour deux divinités qui prétendent deux choses contraires, il y en a forcément une qui ment. S’il faut départager la vérité du mensonge, la vertu de la perfidie, c’est la nymphe Styx qui est convoquée. Elle vient au banquet des Dieux avec une coupe de son eau glacée. Devant tout l’Olympe assemblé, voici le procès : les deux divinités hostiles jurent qu’elle sont dans leur bon droit, elles font ensemble une libation de l’eau du Styx, elles en boivent quelques gouttes. Alors, la divinité parjure est aussitôt plongée dans la léthargie. Elle perd la voix, le souffle, le regard et la vitalité de ses membres. Pendant une année divine (cent années humaines), elle reste étendue sur sa couche, accablée d’ennui, sans haleine et sans voix. Puis quand elle sort du coma, elle reste encore neuf années divines (neuf cent années humaines) à l’écart des assemblées olympiennes, privée de nectar et d’ambroisie. A la dixième année divine (mille années humaines), la divinité parjure retrouve ses pleins droits et pouvoirs sur l’Olympe. Ainsi va la justice des Dieux.

 

Maintenant l’ordre et la justice sont rétablis, Zeus règne en maître sur un monde harmonieux. Et pourtant, il s’inquiète encore. La malédiction d’Ouranos le poursuivra-t-elle ? Sera-t-il détrôné par sa propre descendance ? Il réfléchit. Il aura bientôt des enfants. Pour rien au monde, il ne doit se laisser tromper par une ruse que l’un ou l’autre de ses futurs enfants pourrait jouer contre lui. Pour se prémunir contre toute ruse, il songe qu’il doit s’accaparer La Ruse Toute Entière, il doit devenir lui-même la ruse incarnée, imbattable. Or, c’est Métis, la Titanide qui l’aida jadis à déjouer son père, qui est La Ruse Toute Entière. Métis, c’est Celle Qui En Sait Plus Long Que Tout Le Monde. Alors Zeus l’épouse. Et voilà que Métis sent croitre en elle le premier enfant du Roi de l’Olympe. Zeus met alors son plan à exécution. Un jour qu’ils se prélassent ensemble, Zeus flatte son épouse. Métis, toi qui a le fabuleux pouvoir de métamorphose, peux-tu, pour mon plaisir, prendre la forme d’un lion qui crache du feu ? Métis rit et se transforme en une terrible lionne qui crache du feu. Oh, quel spectacle fabuleux ! Mais peux-tu aussi te métamorphoser en un chose très ordinaire ? Une goutte d’eau, par exemple, peux-tu aussi prendre la forme d’une petite goutte d’eau ? Et comme Métis, toujours gaie, se fait aussi petite qu’une goutte d’eau, Zeus l’avale. Et voilà comment Zeus, content de lui, déjoue le destin. Plus personne ne pourra le tromper, puisqu’il est désormais Celui Qui A Trompé La Ruse En Personne. La Ruse est dans son corps, en lui et pour lui. 

 

Or, dans Métis avalée, il y avait l’enfant de Zeus. C’est une fille, elle s'appelle Athéna Les Yeux De Chouette. Elle continue alors de croître dans le père. Elle grandit tellement qu’elle occupe maintenant toute la tête de Zeus. Il n’en peut plus, la douleur est atroce. Il appelle Héphaïstos et Prométhée à l’aide. A deux, ils soutiennent le marteau d’Héphaïstos et frappent un grand coup sur la tête de Zeus. La tête se fend et s’ouvre. Athéna en sort, triomphale. C’est une jeune et puissante vierge, elle est toute en armes, avec son casque, sa lance et son bouclier. Déjà prête à frapper.

 

La Ruse Toute Entière en lui, Zeus est assuré de conserver le pouvoir sur le monde. Aucun de ses enfants ne pourra le détrôner. Polygame de plein droit, il peut maintenant coucher sans crainte avec ses soeurs, ses cousines et ses tantes, et même avec les mortelles qui auront l’honneur de lui plaire. Il leur donne des enfants dieux, demi-dieux ou héros. Pour sa plus grande gloire, ceux-ci peuplent les flancs de l’Olympe, les plaines du monde et les récits des poètes. 

 

Mais un funeste malheur se prépare. Gaïa la Grosse-Mère se lamente. Pendant les dix années de la Titanomachie, dix années divines (mille années humaines), elle, la Terre-Mère, a été rudoyée par ses fils, elle a été souillée, elle a été violée. On a encore bouleversé ses entrailles pour y enfouir les Titans, ses propres fils. Ils sont au Tartare, le lieu des sources et des limites infectes, affreuses et détestées. Mes propres fils ont brutalisé mes flancs pendant dix ans, mais maintenant, quand il s’agit de m’honorer, il n’y a plus personne ! Blessée dans son orgueil, Gaïa se laisse féconder par l’amer Tartare. Il lui donne un fils épouvantable.

 

Celui-là se nomme Typhon, il sort des douleurs de la terre, il naît en poussant des hurlements impossibles. Il est géant, atroce à voir, cinquante têtes sortent de ses épaules, des têtes d’horribles dragons. Tous les yeux de toutes ces têtes lancent un feu terrible. De chaque bouche infecte de toutes ces têtes sortent des voix détestables, elles crient toutes à la fois, elles lancent aux Dieux des injures inouïes. Ce sont des voix de taureau féroce, des voix de lion farouche, des sifflements lugubres et, chose prodigieuse, des aboiements de petits chiens. Typhon court en tous sens, il saute sur ses pieds, il ébranle la terre et agite ses bras. Sans repos, il cogne et casse toutes choses de ses mains folles.

 

Il monte sur l’Olympe et ses pas lourds font gémir la montagne sacrée. Comme ils voient approcher ce monstre horrible, les Dieux de l’Olympe sont effrayés, ils se transforment en oiseaux pour s’envoler. Voyant cela, Zeus se lève et enrage. Il prend la serpe de Cronos, celle qui a émasculé Ouranos, et se dresse devant Typhon pour lui couper une à une ses cinquante têtes de dragons horribles. Mais les bras de Typhon sont nombreux et puissants, et bientôt ils encerclent Zeus et le forcent. Alors Typhon s’empare de la serpe. Il coupe les nerfs de Zeus ! Infamie. Il coupe les nerfs des bras, il coupe les nerfs des jambes ! Zeus Tout-Puissant, l’Assembleur Des Nuées, voilà qu’il est démembré. Typhon pousse son cri triomphal sur la dépouille de Zeus. Même Ouranos se tapisse. 

 

Et le monstre vainqueur emporte son butin dans une caverne : la dépouille de Zeus, les nerfs sectionnés et la foudre. Là, il se repose, il est fier, il nargue son prisonnier. Ah ah ! Sans ses nerfs et sa foudre, le Roi de l’Olympe est bien impuissant ! Pour l’humilier, Typhon prétend qu’il va libérer les Titans du Tartare et se proclamer nouveau Roi De L’Univers. Il convoque alors le musicien Cadmos pour jouer un air de flûte à sa gloire. Les sons de la flûte de Cadmos sont doux et charment les oreilles du monstre. Typhon ordonne à Cadmos de devenir son chantre, celui qui chantera ses louanges pour l’éternité. Seulement, Ô puissant Typhon, pour pouvoir chanter tes louanges, il faut que je libère mes lèvres de la flûte. Il se trouve que j’ai une lyre formidable, mais il me manque les cordes. Typhon se réjouit. Excellent, il se trouve que j’ai là des cordes formidables ! Typhon lui tend les nerfs de Zeus. Cadmos les attache à sa lyre et entame un chant somptueux, une louange si flatteuse aux oreilles de Typhon que le monstre s’endort. Alors Cadmos délie les nerfs et les rend à Zeus. 

 

Ses jambes et ses bras reliés, Zeus s’empare de la foudre. Il se dresse au dessus de Typhon, et le menace de son oeil ardent. Quand les cinquante têtes du monstre ouvrent leurs yeux terribles, c’est feu contre feux. Maintenant rassemblé, le feu de Zeus est le plus fort, il incendie les cinquante têtes ignobles. Nuées assemblées contre feux de gorges, atroces hurlements, combat furieux. Le corps de Typhon s’embrase. C’est un incendie géant, de la puissance d’un astre, qui enflamme maintenant les montagnes, les forêts et les plaines. De la terre ardente, de la fournaise à large gueule s’écoule une lave qui comble les gorges, elle irrite les paysages. Zeus piétine la dépouille fumante de Typhon et l’ensevelit sous une montagne de cendres. Elle portera le nom d’Etna. Sous cette montagne l'immortel Typhon gémira et crachera pour l’éternité. De sa colère inextinguible, se lèveront ça et là des vents à l’haleine folle, des tourbillons de poussière, des fléaux qui irritent les nerfs des hommes.

 

Anthropogonie

 

De nouveau, les Dieux vivent heureux et triomphants. Au sommet de l’Olympe, là où les cimes touchent les nuages, l’Ether est pur, le temps est long. De temps à autre, pour se distraire, les Olympiens descendent dans la plaine de Mékoné. La plaine de Mékoné est une région divine, d’abondance et de gaité. Là vit une race d’hommes que les Dieux ont crée pour leur agrément. Les Dieux les sèment dans la terre et voilà que des petits hommes en sortent, comme des pousses de blé. Ces petits hommes sont nus, blancs et lisses, et de belle figure, semblable à celles des Dieux. Ils vivent en effet comme vivent les Dieux, mais en plus petit. Ils ont le coeur libre de soucis, ils ne connaissent ni peine, ni misère, ni maladie. Ni femmes, ni pleurs. Ils ne vieillissent pas, leurs bras et leurs jarrets ne flétrissent pas. Ils ne meurent pas, ils semblent seulement succomber au sommeil : alors ils s’allongent et la terre les absorbe doucement. Ils ne travaillent pas, ils ne font pas d’efforts. La nature abondante fait tomber ses fruits dans leurs bouches. Une table opulente leur est servie chaque jour, mets délicieux, viandes rôties, vins doux. Il n’y a pas de saisons dans la plaine de Mékoné, c’est un printemps éternel. Le blé pousse de lui-même et devient le pain, sans manoeuvre. Les hommes vivent en amitié et bon langage avec les animaux. Avec les plantes aussi. Ils s’égayent en festins, en chants et en danses libres. Ils aiment se fréquenter. Ils ne se lassent pas de se regarder.

 

Quand les Dieux viennent leur rendre visite, ils festoient ensemble et font des banquets. Assemblés en  demi-cercle, ils écoutent les muses chanter les louanges des Dieux et conter leurs aventures fabuleuses.

 

Mais voilà que Zeus Protecteur Des Assemblées pense que la condition des hommes est trop semblable à celle des Dieux, même si ceux-là sont tous petits. Qui sait s’ils ne réclameront pas un jour leur part de privilèges divins ? Il vaudrait mieux, pour l’ordre du monde, que les hommes et les Dieux aient chacun une condition singulière, et des mondes séparés. 

 

Pour départager la condition des Dieux de celle des hommes, Zeus fait appel à Prométhée, le fils du Titan Japet. Pourquoi Prométhée ? Parce qu’il est lui-même de double condition. Dieu déchu par le déshonneur de sa naissance, il a néanmoins combattu les Titans aux côtés de Zeus. En récompense de quoi il est autorisé à vivre dans l’Olympe. Comme Prométhée n’est pas un Dieu à part entière, Zeus estime qu’il est la personne la plus indiquée pour rendre un juste partage des conditions. Mais Zeus a aussi une autre idée en tête. Il sait que Prométhée est rusé, son nom veut dire Celui Qui Prémédite. Et cela fait un moment que le Roi De L’Olympe regarde Prométhée en oblique : il le trouve un peu présomptueux, un peu rebelle, parfois même un peu irritant. Alors, c’est aussi pour tester sa probité et son allégeance que Zeus choisit Prométhée pour ordonner ce partage. 

 

Zeus présente à l’assemblée olympienne son projet. Il faut un sacrifice. Tous applaudissent. Alors Prométhée présente à Zeus un magnifique taureau pour le sacrifice. Zeus l’accepte avec plaisir et Prométhée va tuer le taureau en contrebas, à un endroit où Zeus, croit-il, ne le verra pas. Il tue le taureau et le découpe en deux parts. Tous les bons morceaux de viande et d’entrailles savoureuses, il les place dans la gaster, la panse, cette peau d’estomac qui est si visqueuse et si laide à voir. Les os blanchis, lavés de toute chair comestible, il en fait un simple fagot. Ce fagot d’os, il l’enrobe d’une belle couche de graisse blanche, brillante et appétissante. Il modèle habilement la graisse pour lui donner une belle forme lisse. Puis il revient présenter ces deux offrandes à Zeus.

 

Zeus, qui pressent la ruse, fait mine de s’étonner. Cher Prométhée, tu as fais là deux parts bien inégales, un belle motte de graisse d’un côté et une vilaine panse de l’autre. 

Prométhée sourit en lui-même. Zeus Le Très Grand, choisis de ces deux parts celle qui te plaira le mieux. L’autre reviendra aux hommes. 

Zeus reconnait la fraude mais joue le jeu. Il choisit d'évidence la belle motte de graisse. Alors il l’ouvre, découvre les os blancs à l’intérieur, et fait mine d’enrager. Habile Prométhée, je vois que tu n’as pas oublié de ruser ! Tu as voulu me faire passer pour celui qui se laisse prendre aux apparences flatteuses. Et tu as voulu favoriser les hommes en leur offrant les beaux morceaux cachés sous la vilaine apparence. Petit moraliste, va ! Allez, pour te punir, j’inflige aux hommes ce que tu leur souhaites. Comme tu l’as fait toi-même pour m’éprouver, je cache à leurs yeux la nourriture dont ils auront désormais besoin. Ils devront tirer leur pitance du ventre des choses. Ils devront ouvrir le ventre des bêtes pour trouver leur viande. Ils devront semer et cultiver l’épi pour trouver le blé. Comme cela ne leur sera pas toujours aisé, ils connaîtront la peine, la famine et la maladie. Leurs forces déclineront après chaque effort : alors, ils devront manger sans fin. Leurs forces déclineront avec le temps : alors, ils devront mourir sans fin. Pour survivre, ils devront se reproduire. On leur donnera pour cela des femmes. Ils sortiront du ventre des femmes le fruit de la graine qu’ils y auront planté. Ils auront fort à faire et ils ne connaîtront plus le temps des félicités oiseuses. Quant à nous, qui n’avons pas besoin de nourriture, puisque nos forces ne déclinent jamais, nous préférons les os ! Eh oui, car les os sont, de toutes les parties du vivant, celles qui ne pourrissent pas, celles qui ne périssent pas, les os sont l’abri de la moelle, semence et principe de vie. Que les hommes nous honorent en sacrifiant nos bêtes favorites, et en brûlant pour nous les os blancs sur des autels parfumés. Qu’ils gardent pour eux les entrailles, et qu’ils les mangent vite avant qu’elles ne pourrissent, Ah Ah Ah !  

 

Irrité par ces paroles, Prométhée se tapisse. Alors Zeus partage les conditions comme il a dit. Il rend les hommes mortels, il cache leur nourriture dans la terre, il leur retire le feu. La terre n’est plus prodigue, il faut la cultiver, mais les hommes ne savent pas comment faire. Leurs ventres crient famine, alors ils ramassent des débris pour se nourrir. Les figures enlaidissent, les peaux flétrissent, les jambes et les jarrets deviennent débiles, les hommes souffrent et tombent malades. Ils n’ont plus de plaisir à se regarder, ni à se fréquenter. Ils se fuient les uns les autres, ou alors ils se frappent. Ils perdent l’amitié des animaux. Misérables, les voilà qui errent, ils se blessent et se lamentent. 

 

Comme il voit cela, Prométhée s’indigne. Son coeur est amer, la cruauté de Zeus le scandalise. Il rumine une réparation pour le sort funeste des hommes. Alors il décide une audace extraordinaire. Il sait d’avance ce qui lui en coutera. Mais il donnera aux hommes le Feu Sacré ! Voici quel est son plan. Il évide un fenouil qu’il pique au bout d’une tige. Il remonte sur l’Olympe avec son fenouil sur l’épaule. Il fait mine de se promener avec son fenouil, comme on se promène avec une ombrelle. A la nuit tombée, alors que les Dieux sommeillent, il pénètre dans le foyer de l’Olympe. Là, il dérobe une flammèche du Feu Sacré, il la place dans le fenouil creux. Il redescend de l’Olympe, l’air de rien, avec son fenouil à l’épaule, et le Feu Sacré caché au dedans. Il donne le Feu aux hommes. Tout comme vous êtes mortels, le Feu que je vous donne est périssable. Tout comme vous, il doit être alimenté, entretenu et divisé, pour durer. Cette flammèche est une semence pour d’autres feux, tout comme la graine est la semence de l’épi suivant. Il faut planter la graine, l’arroser, la cultiver, récolter l’épi, et garder quelques graines à replanter, pour que le blé revienne. Et cela sans fin, si vous voulez durer. Voici l’action du Feu sur la farine et l’eau, et voici comment le pain est le produit de la cuisson. Voici comment le Feu forge le métal, et voici les outils qu’il vous faut pour cultiver. Allez, apprenez.

 

Platon rajoute ici une autre histoire. Prométhée a un jeune frère, Epiméthée. Si Prométhée est Celui Qui Réfléchit Avant, Epiméthée est Celui Qui Comprend Après. Si Prométhée est un joueur d’échecs, Epiméthée est un franc tireur. Zeus, dans son grand projet de partage des conditions, désire doter tous les êtres vivants de facultés particulières, afin que le monde soit juste, harmonieux, et agréable à contempler. Comme il fait part de ce projet à l’assemblée olympienne, le jeune Epiméthée s’avance, tout plein d’ardeur. Grand Zeus Assembleur Des Nuées, confie-moi cette tâche, j’en ai très envie ! Prométhée frémit, car il connaît son frère. Zeus s’amuse de la fougue d’Epiméthée. Va, et distribue les qualités avec justice et parcimonie, sans oublier aucune créature vivante. Il lui donne une grande besace qui contient toutes les qualités, dons, facultés et attributs : Force, rapidité, courage et ruse ; poils, ailes ou coquilles, etc. Epiméthée se rend dans le monde, à la rencontre des créatures. Et le voilà qui distribue les effets de sa besace. Au lion, il donne la force et le tempérament. A la gazelle, il donne la légèreté du vent. Au guépard, il donne la vitesse de l’éclair. A l’oiseau, il donne le coup d’aile et le babil. Au chien, il donne la fidélité. A la tortue il donne la carapace et l'opiniâtreté. Au hérisson il donne les piquants. Au serpent il donne le venin et l’antidote. Au singe, il donne l'agilité et la fourberie. Au chat, il donne l’oeil qui voit dans la nuit. Au cerf, il donne les bois fabuleux. Au Taureau, il donne la puissance noire, et caetera. Lorsqu’il a vidé sa besace, Epiméthée s’assoit sur une hauteur pour se reposer et contempler son oeuvre. Il regarde les animaux dans la plaine, il est content. Mais soudain, il voit passer un petit homme, nu et blanc. Idiot d’Epiméthée, tu as oublié l’homme ! Il rouvre en grand sa besace : plus rien ! Zeus sera furieux. Epiméthée gémit et se carapate. Il court trouver son frère. Prométhée, à mon secours ! J’ai oublié de donner une faculté à l’homme ! Prométhée soupire. L’aîné ne peut laisser son cadet au désespoir et à la punition de Zeus La Voix Puissante. Le soir venu, il monte sur l’Olympe, à pas de loup, muni d’un fenouil évidé. Avec la complicité d’Athéna, il entre au foyer de l’Olympe, et dérobe une flammèche du feu sacré, qu’il dissimule dans le fenouil. Il redescend de l’Olympe, sur la pointe des pieds. A l’homme blanc et nu, Prométhée apporte le feu. Grâce au feu, l’homme pourra cuire la viande, transformer les aliments, travailler le métal à la forge. Ainsi l’homme, qui n’a aucune qualité à même le corps, pourra-t-il cultiver, transformer les aliments, fabriquer des outils à partir du feu dompté. Parce qu’Epiméthée l’étourdi a laissé les hommes privés de facultés naturelles, Prométhée leur offre la technique et la culture.

 

Du haut de l’Olympe, Zeus regarde agir les deux frères, et ourdit sa revanche. Puisque le bravache Prométhée entend favoriser les hommes par tous les moyens, nous allons l’aider ! Nous allons nous aussi faire un présent aux hommes. Zeus confie une tâche collective aux Dieux de l’Olympe. Avec de la glaise et de l’eau, Héphaïstos modèle une figure à l’image d’Aphrodite : comme elle, peau lisse et splendeur, galbes généreux, vierge et prête au mariage. Athéna et Aphrodite la vêtissent des plus beaux atours, tunique blanche et soie fine, bijoux somptueux. Héphaïstos lui confectionne un diadème fabuleux, où sont sculptés tous les animaux de la création, si beaux qu’on les croirait bouger. La vierge est splendide à voir : au premier regard elle ravit l’oeil, ensuite son image embrase le coeur. Et maintenant, Hermès l’anime de son souffle, elle prend force et voix. Mais le Dieu Messager, avec la complicité de Zeus, place dans sa voix subtile un langage ambigu, flatteur aussi bien que menteur, enjôleur avec des arrières-pensées. Et Hermès insuffle encore dans ses veines un tempérament de chienne, jalousie, envie, orgueil, lubricité. Comme le fit Prométhée avec l’offrande de graisse blanche, Zeus conçoit un être vilain sous une belle apparence. Un coeur perfide sous le charme d’une image. Il nomme cette créature Pandora. Elle sera la femme de l’homme.

 

Certes, Prométhée n’est pas Zeus Qui Voit Tout Et Connaît Tout, mais il est Promethée Qui Comprend Vite. C’est pourquoi il pressent que Zeus prépare une revanche contre lui et son frère, pour leurs fautes et leurs ruses. Prométhée va trouver son frère. Ecoute moi bien Epiméthée. Je pressens un grand danger. Si jamais les Dieux t’offrent un quelconque présent, refuse poliment, n’accepte rien d’eux. Promets-moi d’obéir. Epiméthée baisse les yeux et promet.   

 

Mais voici qu’Hermès frappe à la porte d’Epiméthée. N’aie crainte, Epiméthée, regarde : les Dieux ont un présent pour toi, en remerciement de tes bonnes oeuvres. Et Hermès lui présente Pandora. Dès qu’il la voit, l’oeil d’Epiméthée s’embrase et son coeur incendie. Le sang chaud gonfle dans tout son corps. Comment pourrait-il refuser un tel présent, la promesse de tant de félicités ?  Hermès les marie sur le champ. Pour leur mariage, les dieux leur envoient de joyeux satyres qui les amusent et leur offrent d’autres présents, comme le veut la coutume. Parmi ces présents, les satyres offrent à Epiméthée de nombreuses jarres pour qu’il y conserve ses céréales. Maintenant qu’Epimethée est cultivateur, de telles jarres lui seront fort utiles. Mais attention, parmi ces jarres, il y en a une, la plus belle et la plus grande, finement sculptée, incise de pierres précieuses et rehaussée d’or, qu’il faut conserver au grenier derrière les autres, et ne jamais ouvrir. 

 

Bientôt Zeus visite Pandora sous la forme d’un songe. Pandora, pourquoi ne faudrait-il pas ouvrir cette dernière jarre, qui est pourtant si belle ? Quel trésor étrange peut-elle bien contenir ? Au matin suivant, tandis qu’Epiméthée est aux labours, Pandora se glisse dans le grenier. Elle va au fond trouver la dernière jarre. Elle l’admire et la caresse timidement. Son coeur bat. La curiosité la dévore. Juste un court instant, pour jeter un coup d’oeil ? Elle s’audace soudain, elle ouvre le couvercle de la jarre.  Aussitôt ouverte, la jarre libère un essaim de maux, autant de vices et de malheurs : Vieillesse, Maladie, Guerre, Famine, Misère, Folie, Vice, Tromperie, Passion. Funeste nuée. Effrayée, Pandora referme vivement le couvercle. Un seul malheur n’a pas eu le temps de sortir : Attente. Mais toutes les autres calamités se sont déjà envolées, et aussitôt évanouies. On ne les verra plus, mais elles seront toujours dans l’air. Invisibles et toujours prêtes à frapper, elles s’abattront sur n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. Malheurs imprévisibles, puisque seule l’attente est restée enfermée dans la jarre. 

 

Voilà l’humanité gratifiée des dons de Prométhée, avec les cadeaux empoisonnés de Zeus. 

 

Il ne reste plus à Zeus qu’à châtier la présomption de Prométhée. L’audacieux a trop souvent voulu défier les Dieux. Il mérite un châtiment exemplaire. Il faut décourager quiconque à l’avenir de vouloir en faire autant. Zeus fait fabriquer par Hephaïstos de lourdes chaînes, puis il entraine Prométhée aux extrémités du monde et il l’enchaîne au flanc abrupt d’une Haute Montagne. Prométhée enchaîné est exposé aux vents mauvais, entre ciel et terre. Et voici son châtiment : un aigle divin, qui porte un foudre entre ses griffes, viendra chaque matin dévorer le foie de Prométhée, à même la blessure. Mais le foie de Prométhée, à l’instar de celui des hommes, repoussera durant la nuit. Chaque matin, l’aigle trouvera sa pitance renouvelée, fraîche et luisante. Et ce châtiment atroce durera longtemps. Mais non pas éternellement. Car un jour viendra, Héraclès passant par là, délivrera le vieux Titan. 

Mais c’est une autre histoire. 

 

 

 

 

 

La Mythologie grecque

 

La mythologie grecque est l'ensemble des mythes que les grecs anciens aiment à se raconter le soir venu, quand ils sont assis en cercle. Lorsqu’ils sont riches, les grecs anciens font des banquets où ils convient des aèdes. Les aèdes sont des poètes qui, le soir venu, chantent les mythes dans les banquets. Ils s’accompagnent d’instruments à cordes rudimentaires qui ressemblent à de petits sitars ou à des lyres. 

La mythologie grecque est l'ensemble des mythes que chantent les aèdes aux convives des banquets.  Les grecs anciens, surtout les plus riches, aiment beaucoup la poésie. Ils pensent que la poésie est une chose, est la chose la plus importante au monde. Les grecs anciens et riches organisent volontiers des concours de poésie. Tout le monde se presse aux concours de poésie, car tout le monde pense que la poésie est la chose la plus importante au monde. Les aèdes s’illustrent dans les concours de poésie. Ils chantent les mythes et rivalisent de poésie. 

Les mythes les plus beaux, les plus terrifiants, les mieux ficelés sont aussi les plus faciles à retenir. Ceux-là sont répétés, les autres sont oubliés. Pour les mythes comme pour les espèces animales, c’est le plus adapté qui résiste, et qui se reproduit.

Homère et Hésiode sont des aèdes célèbres, pour avoir mis en vers des mythes qu’ils aimaient, qu’ils ont modifié, adapté, et beaucoup répété. Grâce à eux, ces mythes sont devenus des histoires que l’on raconte encore aujourd’hui, mais plus souvent dans les universités que dans les banquets. Homère et Hésiode ont tellement répété ces mythes, et d’autres après eux les ont tellement répété, que d’autres encore après eux ont fini par les écrire. 

Aujourd’hui, on peut librement penser qu’Homère était peut-être une femme, ou bien un groupe de personnes, ou bien qu’il n’a jamais existé, mais pour les grecs anciens, Homère est un homme, il a bel et bien existé, il était aveugle et c’est pour cela qu’il voyait dans le passé. 

Homère est le génie de la poésie épique. Hésiode est le génie de la poésie didactique. Un mythe veut que Homère et Hésiode se soient affrontés un jour dans un tournoi de poésie : il s’agissait de savoir s’il fallait préférer la poésie épique ou la poésie didactique. C’est Hésiode qui l’emporta car au bout de sa poésie, il y a un éloge de la paix, et non de la guerre.

 

Les Grecs croyaient-ils à leurs mythes ?

 

la Théogonie d'Hésiode ou les épopées d'Homère ne sont pas des textes sacrés. Ce sont des poèmes. Ces poèmes proposent des récits et des explications au sujet de la création du monde, de la gouvernance des Dieux et du comportement des hommes. Les mythes ne sont pas des textes liturgiques. Ce sont des poèmes. Les poèmes sont déclamés devant l’assemblée des hommes. Ecouter ensemble le poème est une activité qui n’a rien à voir avec la prière.

Les grecs anciens pensent que les mythes disent le vrai. Mythe (muthos) et discours (logos) sont deux synonymes. Deux mythes se contredisent quant à l’origine du monde ou aux aventures d’un héros ? Et alors ? Deux mythes différents présentent le même épisode ? So what ? Les généalogies paraissent incompatibles d’un mythe à l’autre ? Peu importe aux grecs la cohérence des mythes. Exige-t-on du magique qu’il s’accorde au vraisemblable ? Le mythe est la manière la plus efficace d’élucider le monde. Le monde ne tourne pas rond. Le mythe n’est pas carré.

Dans une même communauté, on peut bien expliquer le monde de plusieurs manières, pourvu qu’elles se ressemblent. La pluie n’est pas la neige, qui n’est pas la rosée, mais c’est toujours de l’eau. Si le père et le fils sont deux personnes séparées, ils sont un même sang, et les deux aspects d’une même ressemblance. Le monde peut bien avoir deux ou trois origines différentes, pourvu qu’elles expliquent le même monde. 

Et puisqu’on ne voit pas tout, il faut bien admettre une pluralité de mondes.

Assis en cercle, ou en demi-cercle, les grecs ont leurs dieux en commun. Sans doute les ont-ils fait venir de Perse ou d’Asie. Evidemment les dieux ne tombent pas de la dernière pluie, ils voyagent beaucoup, et longtemps, les dieux sont des migrants. Mais voilà qu’assis en cercles ou en demi-cercles, les Grecs font société en se racontent les histoires des Dieux : la croyance partagée fait la société grecque. Si les grecs croient à leurs dieux, c’est parce qu’ils se rassemblent, aux banquets, aux tournois, au théâtre, pour écouter ensemble les mythes qu’ils aiment, les mythes qui les effraient, les mythes qui leur ressemblent.

Les Dieux préfèrent les poètes aux prêtres. Les grecs aussi. Les grecs savent une chose : ce que dit la poésie est vrai. Pourquoi ? Parce que c’est le poème qui le dit. Pourquoi ? Parce que la poésie est l’art de la mémoire. Le poème donne au monde une parole qui survit au temps. Les grecs associent volontiers les événements des mythes aux événements historiques. Ainsi, pour n’importe quel grec, la guerre de Troie a bien eu lieu, telle qu’elle est racontée dans l'Iliade. En historiens sérieux, Hérodote et Thucydide ménagent aux héros de la mythologie des possibilités d’existence historique, légèrement rationalisés, escamotant seulement les détails les plus fantastiques. 

Seuls les philosophes remettent en cause les mythes. Mais c’est parce qu’ils veulent privilégier les mythes qu’eux-mêmes inventent, ou adaptent, pour illustrer leurs théories. Empédocle invente le mythe de la genèse du vivant par la lutte entre les forces attractives de l’amour et les forces répulsives de la haine. Ainsi, au début du monde, il n’y a pas encore de corps, mais des membres séparés, des têtes sans cou, des bras sans bustes, des yeux sans visage, qui errent à la recherche d’une unité. Plus l’amour l’emporte sur la haine, plus les corps se composent. Platon a largement philosophé à coups de mythes, inventés ou détournés de traditions telles que l’orphisme : Dans La République, l'allégorie de la caverne, et le mythe d'Er illustrent son système métaphysique. Dans Le Banquet, il place dans la bouche d’Aristophane le mythe de l'androgynie pour expliquer le sentiment amoureux. Il produit le mythe de l’Atlantide pour étayer sa critique de la décadence politique d’Athènes. En Grèce, même la rationalité philosophique s'appuie sur des mythes. Quoi de plus normal ? Raisonne-t-on autrement que par l’imagination ? 

 

Ethnologie divine

 

A l’exception des Dieux fleuves qui ont la forme de taureaux géants, et des Monstres divins qui ont des formes atroces, les dieux Grecs sont anthropomorphes : leur apparence physique, leurs actions et leurs sentiments ressemblent à ceux des mortels. Mais ils sont plus qu’humains. Leur taille est gigantesque, leur poids est colossal, ou au contraire impossiblement léger. Quand ils marchent sur la terre, ils la font trembler, mais n’y laissent pas d’empreintes. Dans leurs veines ne coule pas du sang mais de l'ichor. Les blessures ne mettent pas leur vie en péril puisqu'ils sont immortels. Au contraire des humains, les dieux ne se nourrissent pas par nécessité, mais par célébration : ils ne consomment que le nectar et l'ambroisie, qui sont les seules nourritures d'immortalité. Leur langue est la langue des Dieux, imperméable à l’entendement humain. 

Ils sont doués de métamorphose. Quand ils veulent se faire voir, entendre ou connaitre des mortel(le)s, ils adoptent des formes et des apparences faibles, humaines ou animales. Ou bien se transforment en nuées, en  pluies, en vents. Ils font cela car la vue d’un Dieu dans sa forme et sa gloire divine est fatale à l’homme  mortel.

Tous les dieux grecs ne sont pas racontés dans les mythes. Hestia, par exemple, est une divinité à qui il n’arrive presque rien. Gardienne du foyer, elle ne quitte pas l’Olympe et ne fait de tort à personne. Protectrice de la maison familiale, elle est honorée dans toutes les demeures grecques. Personne n’a rien à raconter à son sujet. Mais il arrive aussi que l’on voue des cultes divins à des héros ou des demi-dieux : Asclépios, par exemple, est un mortel de descendance divine, puisqu’il est le fils d’ Apollon. Médecin hors pair, il a été foudroyé par Zeus pour avoir osé ressusciter des morts. On lui voue un culte dans toute la Grèce, il a un sanctuaire à Épidaure. Certains héros, comme Orphée ou Achille, font l’objet de cultes aussi passionnés que ceux voués aux dieux.

Géographie mythique

Les principaux Dieux grecs vivent sur l'Olympe. L'Olympe est visible au loin, mais inaccessible à pied : c’est la cime du mont Olympe en Grèce du nord. Mais c’est aussi une demeure céleste située très haut dans le ciel, dans l’éther, là où la pureté de l’air et de la lumière est telle qu’elle serait fatale à un humain. Ces deux localisations coexistent, sans se contredire. Il suffit de rappeler la séparation entre la demeure des dieux et le reste du monde. Tous les dieux grecs ne résident pas sur l'Olympe : Dionysos erre sur la terre, Poséïdon est établi dans la mer, Hadès vit dans son Enfer. 

Au-delà des limites connues du monde, il y a plusieurs lieux funestes.

Les Enfers sont nommés « l'Hadès », du nom du dieu Hadès, qui y règne sur les morts, en compagnie de son épouse Perséphone. L'Hadès se situe aux confins du monde, au delà du fleuve Okéanos qui entoure la terre. Dans l’Hadès, les morts sont des ombres immatérielles, sans force, sans visage et sans nom, qui errent pour l'éternité. L’âme du mort, conduit en barque par le nocher Charon, traverse un fleuve, le Styx, avant de rejoindre l’Hadès, où elle ira se mêler aux autres ombres. 

Au-delà de l’Hadès, il y a encore le Tartare. Ce lieu infernal est aussi loin sous l'Hadès que l'Hadès est loin du ciel. C’est la prison des Titans. A l’issue de la Titanomachie, Zeus les y emprisonne pour les punir de leur fidélité à Cronos. Il fait sceller l'entrée par un seuil de bronze et une porte de fer et place et fait des Hécatonchires les gardiens de cet enfer.

Il y a aussi des zones paradisiaques. Aux Champs élysées, il n'y a ni neige, ni pluie. Une douce vie après la mort y est offerte aux héros valeureux. De très rares mortels ont le privilège d’y résider. Les héros peuvent aussi connaître le repos éternel sur l'Île blanche ou les Îles des Bienheureux, où règnent des conditions idéales, quelque part aux confins de la Lybie.

 
 

Appel

 

Salut les Muses, salut les filles de Zeus ! Voyez comme elles dansent, pieds tendres et jupons de brume, et voyez comme elles rient, avec leurs bouches pleines de miel. Et moi, je veux chanter, je suis là pour ça. Les Muses, quand elles chantent, elles disent ce qui est, ce qui sera encore et ce qui fut déjà. Allez les filles, donnez-moi la chanson ravissante.

 

Célébrez avec moi la race des Immortels qui vivent toujours vivants, les enfants de Gaïa Grosse-Terre et d’Ouranos Ciel-Etoilé, et ceux qui sont sortis de Nyx la Nuit-Noire et de Pontos Flot-Salé.

 

Dites-moi comment elle est née, Gaïa la Terre, et les Fleuves, et la mer immense et gonflée, toujours agitée. Et les étoiles brillantes, comment ça se fait ? Et le large Ciel au dessus de la Terre ? Et puis dites-moi comment sont nés les Dieux, eux qui font les bienfaits ? Comment sont partagés leurs honneurs et leurs possessions, comment ils ont gagné l’Olympe, le mont très haut, tout plié. 

 

Dites-moi tout ça, les Muses Voix Ravissantes, et commencez par le commencement.
Les grands débuts, allez.

Je vous suis.

 

Cosmogonie

 

Donc, au tout début, c’est le Chaos. Béance noire, aveugle, partout. Gouffre sans fond, on chute sans fin. Ni haut ni bas, on n’y voit rien.

 

Juste après, il y a Gaïa Grosse-Terre. Son sein est copieux, son flanc est bien large. Elle est stable, elle est solide. Fini de tomber dans la béance. On a les pieds sur terre. Un plancher pour toujours. Les choses ne sont plus confondues les unes dans les autres. On y voit plus clair. 

 

Comme elle pousse vers le haut, Gaïa fait les montagnes. Comme elle pousse vers le bas, Gaïa fait les ténèbres. Et là-bas, creusé dans les bas-fonds de la Mère, c’est le Tartare Tout-Brouillard. Gouffre infernal, chaos, à la cave.

 

Heureusement qu’il y a Eros, c’est l’Amour Premier, le plus beau des Immortesl : ni mâle ni femelle, mais Deux-en-Un dans le pur amour. Il pénètre les vies, il brise les corps et attendrit les coeurs. Même la Raison, il la plie en deux.

 

De Chaos tout seul naissent comme ça Erèbe le Tout-Noir, et Nyx la Nuit-Noire. Nyx et Erèbe s’accouplent et de leur union naissent deux lumières : il y a Ether, Lumière Pure que voient les Dieux, et il y a Hémèré, Lumière du Jour que voient les hommes, avec sa moitié d’ombre et de nuit.

 

Toute seule, Gaïa enfante comme ça les Hautes Montagnes Fraîches, où se plaisent les Nymphes-qui-Rient. Toute seule, sans l’aide d’Eros l’Amour, Gaïa enfante comme ça Pontos Flot Salé, la mer stérile qui bout, qui gonfle et remue.

 

Et puis Gaïa enfante comme ça son égal en taille pour la couvrir, c’est Ouranos Ciel-étoilé. Ouranos s’allonge sur Gaïa Terre-Immense et la couvre toute entière, d’un bord à l’autre.

 

Théogonie

 

Et voilà qu’Ouranos est sur Gaïa, et il la besogne. Il la besogne sans cesse. Naissent trois fils énormes, ils sont effrayants, on n’ose à peine les nommer : Cottos, Bryarée, Gyès. Ce sont les Hécatonchires, une race de force et d'orgueil. De leurs épaules sortent cent bras et cinquante têtes. Ils sont terribles, ils sont puissants, et ils crachent le feu. Dès qu’il voit ses fils difformes, Ouranos les déteste. 

 

Ouranos besogne encore Gaïa et Gaïa enfante les Cyclopes au coeur violent : Brontés le-Tonnerre, Stéropés l’Eclair, et Arghès la-Foudre. Pareils aux dieux, mais un seul oeil, au milieu du front, oeil immense et rond. Ils sont forts, ils sont vigoureux, et habiles de leurs mains. Dès qu’il les voit, Ouranos les déteste. 

 

Alors le Père, qui ne veut plus voir sa progéniture odieuse, enferme les Hécatonchires et les Cyclopes dans le Tartare. Voilà.

 

Ouranos besogne encore Gaïa et Gaïa est à la peine. Cette fois, il lui fait une progéniture de belle forme. Il lui fait Océan-les-tourbillons-profonds. Il lui fait Koïos-Qui-Pense, Crios-Qui-Fait-Quoi, Hypérion-Qui-Est-Dessus, et Japet-Qui-Précipite. Il lui donne Théïa-la-Reine, Rhéa-Mère-Future, Thémis-la-Justice et Mnémosyne-Bonne-Mémoire. Il lui donne Phoïbée-Couronne-d’Or et l’aimable Thétys-Mer-Féconde. Il lui donne enfin Cronos-Pensées-Fourbes, le dernier né, le plus rusé. Celui-là, à peine né, il maudit déjà son père.

 

Ouranos couvre encore Gaïa et il s’épanche dans son sein. Il n’a pas d’autre pensée que faire sa besogne. Ses enfants naissent les uns après les autres, mais Ouranos ne les laisse pas sortir de Gaïa. Il ne décolle jamais d’elle. Il pèse sur la Terre de toute la masse noire de son corps. Il n’y a pas d’espace, alors les enfants ne sortent pas de la Mère. Reclus dans son sein, privés d’air et de lumière, ils s’exaspèrent. Ouranos se réjouit de son forfait. Lui, il besogne.

 

Gaïa-Grosse-Mère est pleine à ras bords, elle gémit. Cela ne peut plus durer. Elle imagine une ruse perfide. Vite, elle invente en son sein le métal d’acier. Elle en fait une grande serpe. Elle s’adresse à ses enfants, elle les excite. Fils de Moi et de l’autre Furieux, écoutez, votre père nous fait injure, il nous soumet à des violences c’est plus possible. Je vous le dis, il faut le châtier, tout père qu’il soit, pour ses méfaits. Car l'infamie commence avec lui  !

 

Elle parle ainsi, et les enfants se tapissent. Ils ont peur, ils se taisent et ils regardent ailleurs. Un seul ne tremble pas, c’est Cronos-Pensées-Fourbes, le dernier-né. Il se courage : Mère, je ferai la tâche. Rien à foutre de ce père ignoble, tout père qu’il soit, le premier infâme, c’est lui !

 

Il parle ainsi et la Grande Gaïa se réjouit dans son coeur. Elle cache le petit fourbe dans un coin, elle lui met en main la grande serpe et lui confie sa ruse. Avec la nuit Ouranos pèse sur Gaïa et commence à bander en elle. Il remplit tout. Cronos saute hors de sa cachette, et lance ses bras. Du bras gauche, il saisit l’appareil du père, et du bras droit, armé de la serpe aiguë, il coupe tout, d’un coup, sans regarder. Les couilles du père il les coupe, vite, et il les jette derrière lui, par dessus son épaule, sans regarder. 

 

Ouranos gueule comme un sourd, c’est horrible à entendre. Il se retire vivement de Gaïa et va se fixer en haut du monde visible, où il demeure toujours, voute du ciel, ciel étoilé, qui n’enfantera plus la terre, sauf de ses pluies. Il maudit ses fils. Salopards, je vous appelle les Titans, parce que vous avez tendu la main contre votre père. Vous le paierez longtemps, car les fils toujours voudront détrôner les pères !

 

Cronos a jeté le paquet loin derrière lui. Et voilà que des gouttes de sang jaillissent du membre outragé, voilà qu’elles retombent sur la Terre, et qu’elles fertilisent encore la Terre-Mère. A mesure que les années vont et viennent, trois descendances terribles naissent du sang d’Ouranos : 

  • Il y a les effroyables Erinyes, les Déesses Vengeresses & Intraitables. Elles sont justes et sans pitié, elles poursuivent et tourmentent ceux qui font le mal. Elles punissent les crimes de sang dans les familles, la violation des lois de l’hospitalité, le parjure, les homicides horribles. Elles sont hideuses et criardes, elles ont de grandes ailes, des serpents pour cheveux, des torches et des fouets, du sang coule de leurs yeux. Aucun sacrifice, aucune prière ne peut les amadouer. Si le Soleil lui-même déviait de sa course, elles le puniraient.

  • Il y a les puissants Géants aux javelots étincelants, race de guerriers, impétueux, sauvages, ils naissent déjà adultes et tout en armes, aussitôt prêts à frapper.

  • Il y a les Méliades, les nymphes des frênes, ce bois dont on fait les lances, les lances qui servent à la guerre et au massacre.

 

Les bourses qu’il a coupé à l’acier, Cronos les a jeté dans la mer agitée. Elles sont emportées au large, et dans le remous elles flottent longtemps. Alors une écume blanche se forme autour du débris immortel. De cette écume naît une fille ravissante. Elle s’appelle Aphrodite Née-de-l’Ecume. Elle flotte sur l’onde et elle accoste à Cythère, puis dérive jusqu’à Chypre entourée de flots. Et c’est là qu’elle aborde, la sublime Déesse. Sous ses pas légers poussent le gazon et les fleurs. Eros l’Amour et Himéros le Désir la devancent où elle va. Elle va présider à l’entretien des vierges, aux sourires, aux voix chuchotées des filles, aux mensonges, à la volupté douce, à l’amour et aux délices..

 

Maintenant que Cronos est sorti du ventre de la Terre, il libère ses frères et soeurs, il les amène à la surface du monde. Dans l’espace dégagé par le recul du Père, les Titans prennent la place. C’est à Cronos, le plus jeune et le plus audacieux, que revient le règne et la gloire.  Il honore et protège ses cinq frères, les Titans Coéos, Crios, Japet, Hypérion, Océan, et ses six soeurs, les Titanides Phébé, Thémis, Mnémosyne, Théia, Rhéa et Téthys. 

 

Mais ses frères difformes, les Hécatonchires et les Cyclopes, Cronos s’en méfie. Il les laisse dans le Tartare.

 

Il prend sa soeur Rhéa pour épouse. Mais il a gardé en mémoire les malédictions d’Ouranos. Et Gaïa sa mère, qui est dans le secret des temps, lui a livré la prophétie. Un jour, un de tes fils, plus fort que toi, te détrônera. Cronos est jaloux de son règne, il ne tient pas à subir le sort qu’il a réservé jadis à son père. Alors, les enfants que Rhéa lui donne, il les avale. Il ne ferme pas l’oeil, il est aux aguets. Dès qu’un enfant de Rhéa paraît, elle est sommée de le lui présenter, et il le gobe. Hestia, Déméter, Héra, Hadès et Poséidon, l’un après l’autre, il avale ses enfants. Il n’en fait qu’une bouchée, sans mastiquer. Ainsi les enfants sont engloutis vivants dans la bedaine du père, ils sont privés de naissance. 

 

Mais Rhéa est accablée de douleur, car elle ne connaît pas ses enfants. Elle se lamente auprès de Gaïa, que la conduite de Cronos scandalise. Les hommes infâmes ! Mon fils répète l’outrage de son père, il empêche ses enfants de naître. Elle veut aider Rhéa, sa fille chérie, alors elle lui confie une ruse.

 

Enceinte de Zeus, son petit dernier, Rhéa s’enfuit en Crète pour accoucher dans une caverne. Mais les cris et les pleurs du petit Zeus résonnent déjà dans la montagne. Alors Rhéa fait venir au chevet de l’enfant les Courètes, ce sont des divinités soldatesques. Chantez et dansez, entrechoquez vos armes, faites du vacarme, que les cris de l’enfant ne parviennent pas aux oreilles du père.

 

Mais bien sûr, Cronos demande à voir le petit dernier. Rhéa lui présente un poupon joliment emmitouflé dans des langes bien serrés. Elle implore le dieu brutal. Celui-là est petit, il est fragile, fais attention à lui. Mais Cronos ne prend pas la peine de regarder l’enfant, il l’engloutit. Rhéa dissimule son sourire. C’est une pierre qu’elle avait emmitouflé dans les langes. Voilà quelle était la ruse de Gaïa.

 

En Crète, l’enfant Zeus est allaité par la chèvre Almathée, son lait est bon et sa corne est d’abondance. Les abeilles le nourrissent de leur miel et le bercent de leur rumeur. Il grandit vite et fortifie. Devenu adulte, il se révolte contre la tyrannie de son Père, il veut libérer ses frères et soeurs. Il va demander son aide à Métis, une des filles de l’Océan, parce qu’elle est rusée. Métis, on l’appelle Celle-Qui-En-Sait-Plus-Long-Que-Tout-Le-Monde.

 

Métis offre à Cronos un pharmakon, un médicament. Prends ça pour tes douleurs d’estomac. Cronos l’avale, et il est bientôt pris de spasmes, car en vérité, il vient d’avaler un vomitif très puissant. Il vomit d’abord la pierre, et puis, un par un, les cinq enfants qu’il gardait dans son ventre. La pierre qui le représentait, Zeus la pose au Parnasse, et maintenant elle sert de stèle à jamais, pour ceux qui meurent sans dépouille.

 

Titanomachie

 

Voilà les cinq frères et soeurs libérés, ils sont réunis autour de leur champion, Zeus le cadet. Leur colère est unanime. Ils veulent se venger du Père-La-Bedaine. Quant à Cronos, il est furieux d’avoir été joué, et maintenant il craint plus que tout la vengeance des fils mangés. La Guerre des Dieux est déclarée. Elle durera dix années divines, mille années humaines. Les ennemis se regardent, ils sont pleins d’une haine qui leur fait mal. Cronos appelle à son aide ses frères Titans Coéos, Crios, Japet, Hypérion, Océan. Mais Zeus convainc certains Titans, qui sont ses oncles, de rejoindre ses propres rangs. Celui qui viendra combattre avec moi ne perdra pas ses honneurs et ses attributs divins, et si quelqu'un, sous le règne de Cronos, n'avait obtenu ni honneur ni récompense, il recevra de moi l'un et l'autre, comme le veut la justice. Alors le Titan Océan, avec sa fille la nymphe Styx, la Titanide Thémis, Prométhée et Epimethée les fils de Japet, ceux-là se rallient à Zeus. Les autres Titanides ne prennent pas partie, elle se tiennent à l’écart du conflit.  Les belligérants établissent leurs campements sur deux montagnes immenses et opposées. Cronos et les Titans sur le mont Othrys. Zeus et ses troupes sur le mont Olympe. 

 

Sur les conseils de sa grand-mère Gaïa, Zeus délivre les Hécatonchires et les Cyclopes du Tartare, où Ouranos les avait enfermé. Il s’en fait des alliés. Zeus peut compter sur la force brutale des Hécatonchires : ils ont cent mains au bout de leurs bras puissants. Zeus s’assure le concours des Cyclopes, dont le talent est dans l’oeil unique, lumière et feu. Il leur promet l’immortalité en cas de victoire. Alors les Cyclopes, qui sont d’habiles forgerons, fabriquent des armes terribles pour les Dieux. Ils prennent du métal en fusion au sein de Gaïa, et ils forgent le Foudre à trois éclairs : le premier pour avertir, le second pour punir, le troisième pour la fin du monde. Ils donnent le Foudre à Zeus. Pour Poséïdon ils forgent le trident, et pour Hadès la kunée, le casque qui rend invisible. 

 

Du haut des sommets qui touchent les nuages, Titans et Olympiens se lancent dans la mêlée. Cette guerre, je ne peux pas la dire, tu ne peux pas l’entendre, les mots n’en sont que les cendres. Les combats sont formidables, la puissance est impossible. De leur coups violents, ils ébranlent le ciel et la terre, de leurs cris terribles ils rompent les flancs des montagnes, de leurs feux ils incendient les forets. La mer déborde, la terre gémit, des crevasses s’ouvrent, et du fond du Tartare remontent des brumes délétères. Le Chaos, de nouveau menace de mêler le Ciel et la Terre. La béance, de nouveau, menace d’engloutir tout ce qui avait pris forme et destinée dans le monde. Dix années divines, mille années humaines. Ces mots n’en sont que les cendres.

 

Mais bientôt Zeus et les Olympiens prennent le dessus. Zeus Très-Haut-Tonnerre a le feu dans l’oeil et la force dans les bras, il soulève la rage, la poussière, les éclairs et le Tonnerre. Il exalte ses troupes. Sa voix est puissante, il assemble les nuées. Et voilà que les Olympiens soumettent les Titans. Un à un, ils les jettent au sol. Même Cronos Père-Furieux, il est plié en deux. Alors les Hécatonchires, les Terribles aux cent bras musclés, ils précipitent sur les Titans une avalanche de trois cent pierres. Ils les ensevelissent sous la montagne d’éboulis. C’est du poids ! Et voilà que les Titans sont enfoncés dans le Tartare. Ils tombent au plus bas des lieux obscurs, au plus profond des bas-fonds. Là demeurent les sources et les limites de la création, cloaque infect, affreux et détesté. Si tu lâches une enclume depuis Ouranos, la voûte étoilée, elle tombera sur la terre au dixième jour. Si tu lâches une enclume depuis la Terre, c’est au dixième jour qu’elle touchera la fange du Tartare. Zeus La-Voix-Puissante, il jure sur la foudre que jamais les Titans ne remonteront dans le monde. Alors, comme les prisonniers sont immortels, Poséïdon fait sceller un triple mur d’airain au seuil du Tartare. Les Hécatonchires en garderont la porte. Et voilà pour toujours.

 

A l’issue de cette guerre terrible, les Olympiens - ils sont vainqueurs - reconnaissent à Zeus la toute puissance et la gloire. Alors ils lui délèguent leur souveraineté. Ils le déclarent Roi de l’Olympe. Mais Zeus Protecteur-Des-Assemblées, plutôt que de prendre tout le pouvoir sur lui, il répartit entre les Dieux les honneurs et les privilèges. Il fait cela avec justice et mesure. Voyons comment :

  • Il partage les territoires mondains avec ses deux frères. A Hadès, il confie le monde souterrain et le royaume des morts. A Poséïdon, il donne le royaume des mers et des eaux. Lui régnera sur l’Olympe. 

  • Zeus épargne les Titanides, ses tantes, qui sont restées neutres et à l’écart des combats.

  • Il récompense les Titans qui se sont ralliés à lui, comme Prométhée et son frère Epimethée, les fils de Japet. Il les accueille sur l’Olympe, malgré que, par leur naissance maudite, ils ne sont pas vraiment des Dieux.

  • A la nymphe Styx, fille d’Océan, il offre de couler entre les profondeurs du Tartare et la surface du monde. Tes eaux seront si puissantes que celui qui y plongera en sortira invincible, mais celui qui en boira tombera raide mort. 

  • Parmi les Titans châtiés, Zeus réserve un sort cruel à Atlas. Tu soutiendras le monde jusqu’à ce que quelqu’un veuille bien te remplacer. 

  • Aux extrémités du monde se rencontrent et se saluent le Jour et la Nuit. Jamais ils ne demeurent ensemble. Ils se remplacent sans cesse. Le Jour porte la lumière aux mortels. La lugubre Nuit amène avec elle le Sommeil, qui est le petit frère de la Mort.

  • Dans les profondeurs du monde, Hadès bâtit son palais funèbre. Un chien redoutable veille à la porte des Enfers. Il a trois gueules atroces, on l’appelle Cerbère, mais ne dites jamais son nom ! Pour ne pas se faire dévorer dès l’entrée, l’âme du mort doit le flatter en lui offrant du miel. Une fois entré, le Chien Féroce ne laisse plus personne ressortir du Royaume des morts.

  • Zeus est garant de la justice divine. Car les Dieux ont parfois de terribles querelles. Or, il ne peut y avoir deux vérités divines. Pour deux divinités qui prétendent deux choses contraires, il y en a forcément une qui ment. S’il faut départager la vérité du mensonge, la vertu de la perfidie, c’est la nymphe Styx qui est convoquée. Elle vient au banquet des Dieux avec une coupe de son eau glacée. Devant tout l’Olympe assemblé, voici le procès : les deux divinités hostiles jurent qu’elle sont dans leur bon droit, elles font ensemble une libation de l’eau du Styx, elles en boivent quelques gouttes. Alors, la divinité parjure est aussitôt plongée dans la léthargie. Elle perd la voix, le souffle, le regard et la vitalité de ses membres. Pendant une année divine cent années humaines, elle reste étendue sur sa couche, accablée d’ennui, sans haleine et sans voix. Puis quand elle sort du coma, elle reste encore neuf années divines neuf cent années humaines à l’écart des assemblées olympiennes, privée de nectar et d’ambroisie. A la dixième année divine mille années humaines, la divinité parjure retrouve ses pleins droits et pouvoirs sur l’Olympe. Ainsi va la justice des Dieux.

 

Maintenant l’ordre et la justice sont rétablis, Zeus règne en maître sur un monde harmonieux. Et pourtant, il s’inquiète encore. La malédiction d’Ouranos le poursuivra-t-elle ? Sera-t-il détrôné par sa propre descendance ? Il réfléchit. Il aura bientôt des enfants. Pour rien au monde, il ne doit se laisser tromper par une ruse que l’un ou l’autre pourrait jouer contre lui. Pour se prémunir contre toute ruse, il songe qu’il doit s’accaparer la ruse-toute-entière, il doit devenir lui-même la ruse incarnée, imbattable. Or, c’est Métis, la Titanide qui l’aida jadis à déjouer son père, qui est la Ruse-Incarnée. Métis, c’est Celle-Qui-En-Sait-Plus-Long-Que-Tout-Le-Monde. Alors Zeus l’épouse. Et voilà que Métis sent croitre en elle le premier enfant du Roi de l’Olympe. Celui-là met son plan à exécution. Un jour qu’ils se réjouissent ensemble, Zeus flatte son épouse. Métis, toi qui a le fabuleux pouvoir de métamorphose, peux-tu, pour mon plaisir, prendre la forme d’un lion qui crache du feu ? Métis rit et se transforme en une terrible lionne qui crache du feu. Oh, quel spectacle ! Et une goutte d’eau, peux-tu aussi prendre la forme d’une petite goutte d’eau ? Et comme Métis, toujours gaie, se fait aussi petite qu’une goutte d’eau, Zeus l’avale. Et voilà comment Zeus, content de lui, déjoue le destin. Plus personne ne pourra le tromper, puisqu’il est désormais Celui-Qui-A-Trompé-La-Ruse-En-Personne. La Ruse est dans son corps, en lui et pour lui. 

 

Dans Métis avalée, il y avait l’enfant de Zeus. L’enfant continue de croître dans le père. C’est une fille, elle s'appelle Athéna Les-Yeux-de-Chouette. Elle grandit tellement qu’elle occupe maintenant toute la tête de Zeus. Il n’en peut plus, la douleur est atroce. Il appelle Héphaïstos et Prométhée à l’aide. A deux, ils soutiennent le marteau d’Héphaïstos et frappent un grand coup sur la tête de Zeus. La tête se fend et s’ouvre. Athéna en sort, triomphale. C’est une jeune et puissante vierge, elle est toute en armes, avec son casque, sa lance et son bouclier. Elle est prête à frapper.

 

Ainsi, Zeus est assuré de conserver le pouvoir sur le monde. Aucun de ses enfants ne pourra le détrôner. Polygame de plein droit, il peut maintenant coucher sans crainte avec ses soeurs, ses cousines et ses tantes, et même avec les mortelles qui auront l’honneur de lui plaire. Il leur donne des enfants dieux, demi-dieux ou héros. Pour sa plus grande gloire, ceux-ci peuplent les flancs de l’Olympe, les plaines du monde et les récits des poètes. 

 

Mais un funeste malheur se prépare. Gaïa la Grosse-Mère se lamente. Pendant les dix années de la Titanomachie, dix années divines mille années humaines, elle, la Terre-Mère, a été rudoyée par ses fils, elle a été souillée, elle a été violée. On a encore bouleversé ses entrailles pour y enfouir les Titans, ses propres fils. Ils sont au Tartare, le lieu des sources et des limites infectes, affreuses et détestées. Ses propres fils ont brutalisé ses flancs pendant dix ans, mais maintenant, quand il s’agit de l’honorer, il n’y a plus personne ! Blessée dans son orgueil, Gaïa se laisse féconder par l’amer Tartare. Il lui donne un fils épouvantable.

 

Celui-là se nomme Typhon, il sort des douleurs de la terre, il naît en poussant des hurlements impossibles. Il est géant, il est atroce à voir, cinquante têtes sortent de ses épaules, des têtes d’horribles dragons. Tous les yeux de toutes ces têtes lancent un feu terrible. De chaque bouche infecte de toutes ces têtes sort une voix détestable, elles crient toutes à la fois, elles lancent aux Dieux des injures inouïes. Ce sont des voix de taureau féroce, des voix de lion farouche, des sifflements lugubres, et chose prodigieuse, des aboiements de petits chiens. Typhon court en tous sens, il saute sur ses pieds, il ébranle la terre et agite ses bras. Sans repos, il cogne et casse toutes choses de ses mains folles.

 

Il monte sur l’Olympe et ses pas lourds font gémir la montagne sacrée. Comme ils voient approcher ce monstre horrible, les Dieux de l’Olympe sont effrayés, ils se transforment en oiseaux pour s’envoler. Voyant cela, Zeus se lève et enrage. Il prend la serpe de Cronos, celle qui a émasculé Ouranos, et se dresse devant Typhon pour lui couper une à une ses cinquante têtes de dragons horribles. Mais les bras de Typhon sont nombreux et puissants, bientôt ils encerclent Zeus et le forcent. Alors Typhon s’empare de la serpe. Il coupe les nerfs de Zeus ! Infamie. Il coupe les nerfs des bras, il coupe les nerfs des jambes ! Zeus Tout-Puissant, l’Assembleur-Des-Nuées, voilà qu’il est démembré. Typhon pousse son cri triomphal sur la dépouille de Zeus. Même Ouranos se tapisse. 

 

Et le monstre vainqueur emporte son butin dans une caverne : la dépouille de Zeus, les nerfs sectionnés et la foudre. Là, il se repose, il est fier, il nargue son prisonnier. Sans ses nerfs et sa foudre, le Roi de l’Olympe est bien impuissant. Pour l’humilier, Typhon prétend qu’il va libérer les Titans du Tartare et se proclamer nouveau Roi de l’Univers. Il convoque alors le musicien Cadmos pour jouer un air de flûte à sa gloire. Les sons de la flûte de Cadmos sont doux et charment les oreilles du monstre. Typhon ordonne à Cadmos de devenir son chantre, celui qui chantera ses louanges pour l’éternité. Seulement, Ô puissant Typhon, pour pouvoir chanter tes louanges, il faut que je libère mes lèvres de la flûte. Il se trouve que j’ai une lyre formidable, mais il me manque les cordes. Typhon se réjouit. Excellent, il se trouve que j’ai là des cordes formidables ! Typhon lui tend les nerfs de Zeus. Cadmos les attache à sa lyre et entame un chant somptueux, une louange si flatteuse aux oreilles de Typhon que le monstre s’endort. Alors Cadmos délie les nerfs et les rend à Zeus. 

 

Ses jambes et ses bras reliés, Zeus s’empare de la foudre. Il se dresse au dessus de Typhon, et le menace de son oeil ardent. Quand les cinquante têtes du monstre ouvrent leurs yeux terribles, c’est feu contre feux. Maintenant rassemblé, le feu de Zeus est le plus fort, il incendie les cinquante têtes ignobles. Nuées assemblées contre feux de gorges, atroces hurlements, combat furieux. Le corps de Typhon s’embrase. C’est un incendie géant, de la puissance d’un astre, qui enflamme maintenant les montagnes, les forêts et les plaines. De la terre ardente, de la fournaise à large gueule s’écoule une lave qui comble les gorges, qui irrite les paysages. Zeus piétine la dépouille fumante de Typhon et l’ensevelit sous une montagne de cendres. Elle portera le nom d’Etna. Sous cette montagne l'immortel Typhon gémira et crachera pour l’éternité. De sa colère inextinguible, se lèveront ça et là des vents à l’haleine folle, des tourbillons de poussière, des fléaux qui irritent les nerfs des hommes.

 

Anthropogonie

 

De nouveau, les Dieux vivent heureux et triomphants. Au sommet de l’Olympe, là où les cimes touchent les nuages, l’Ether est pur, le temps est long. De temps à autre, pour se distraire, les olympiens descendent dans la plaine de Mékoné. La plaine de Mékoné est une région divine, d’abondance et de gaité. Là vit une race d’hommes que les Dieux ont crée pour leur agrément. Les Dieux les sèment dans la terre et voilà que des petits hommes en sortent, comme des pousses de blé. Ces petits hommes sont nus, blancs et lisses, et de belle figure, semblable à celles des Dieux. Ils vivent en effet comme vivent les Dieux, mais en plus petit. Ils ont le coeur libre de soucis, ils ne connaissent ni peine, ni misère, ni maladie. Ni femmes, ni pleurs. Ils ne vieillissent pas, leurs bras et leurs jarrets ne flétrissent pas. Ils ne meurent pas, ils semblent seulement succomber au sommeil : alors ils s’allongent et la terre les absorbe doucement. Ils ne travaillent pas, ils ne font pas d’efforts. La nature abondante fait tomber ses fruits dans leurs bouches. Une table opulente leur est servie chaque jour, mets délicieux, viandes rôties, vins doux. Il n’y a pas de saisons dans la plaine de Mékoné, c’est un printemps éternel. Le blé pousse de lui-même et devient le pain, sans manoeuvre. Les hommes vivent en amitié et bon langage avec les animaux. Avec les plantes aussi. Ils s’égayent en festins, en chants et en danses libres. Ils aiment se fréquenter. Ils ne se lassent pas de se regarder.

 

Quand les Dieux viennent leur rendre visite, ils festoient ensemble et font des banquets. Assemblés en  demi-cercle, ils écoutent les muses chanter les louanges des Dieux et conter leurs aventures fabuleuses.

 

Mais voilà que Zeus-Protecteur-Des-Assemblées pense que la condition des hommes est trop semblable à celle des Dieux, même si ceux-là sont tous petits. Qui sait s’ils ne réclameront pas un jour leur part de privilèges divins ? Il vaudrait mieux, pour l’ordre du monde, que les hommes et les Dieux aient chacun une condition singulière, et des mondes séparés. Pour départager la condition des Dieux de celle des hommes, Zeus fait appel à Prométhée, le fils du Titan Japet. Pourquoi Prométhée ? Parce qu’il est lui-même de double condition. Dieu déchu par le déshonneur de sa naissance, il a néanmoins combattu les Titans aux côtés de Zeus. En récompense de quoi il est autorisé à vivre dans l’Olympe. Comme Prométhée n’est pas un Dieu à part entière, Zeus estime qu’il est la personne la plus indiquée pour rendre un juste partage des conditions. Mais Zeus a aussi une autre idée en tête. Il sait que Prométhée est rusé, son nom veut dire Celui-Qui-Prémédite. Et cela fait un moment que le Roi de l’Olympe regarde Prométhée en oblique : il le trouve un peu présomptueux, un peu rebelle, parfois même un peu irritant. Alors, c’est aussi pour tester sa probité et son allégeance que Zeus choisit Prométhée pour ordonner ce partage. 

 

Zeus présente à l’assemblée olympienne son projet. Tous applaudissent. Il faut un sacrifice. Alors Prométhée présente à Zeus un magnifique taureau pour le sacrifice. Zeus l’accepte avec plaisir et Prométhée va tuer le taureau en contrebas, à un endroit où Zeus, croit-il, ne le verra pas. Il tue le taureau et le découpe en deux parts. Tous les bons morceaux de viande et d’entrailles savoureuses, il les place dans la gaster, la panse, cette peau d’estomac qui est si visqueuse et si laide à voir. Les os blanchis, lavés de toute chair comestible, il en fait un simple fagot. Ce fagot d’os, il l’enrobe d’une belle couche de graisse blanche, brillante et appétissante. Il modèle habilement la graisse pour lui donner une belle forme lisse. Puis il revient présenter ces deux offrandes à Zeus.

 

Zeus, qui pressent la ruse, fait mine de s’étonner. Cher Prométhée, tu as fais là deux parts bien inégales, un belle motte de graisse d’un côté et une vilaine panse de l’autre. Prométhée sourit en lui-même. Zeus Le-Très-Grand, choisis de ces deux parts celle qui te plaira le mieux. L’autre reviendra aux hommes. Zeus reconnait la fraude mais joue le jeu. Il choisit d'évidence la belle motte de graisse. Alors il l’ouvre, découvre les os blancs à l’intérieur, et fait mine d’enrager. Habile Prométhée, je vois que tu n’as pas oublié de ruser ! Tu as voulu me faire passer pour celui qui se laisse prendre aux apparences flatteuses. Et tu as voulu favoriser les hommes en leur offrant les beaux morceaux cachés sous la vilaine apparence. Petit moraliste, va ! Allez, pour te punir, j’inflige aux hommes ce que tu leur souhaites. Comme tu le fais toi-même, je cache à leurs yeux la nourriture dont ils auront désormais besoin. Ils devront tirer leur pitance du ventre des choses. Ils devront ouvrir le ventre des bêtes pour trouver leur viande. Ils devront semer et cultiver l’épi pour trouver le blé. Comme cela ne leur sera pas toujours aisé, ils connaîtront la peine, la famine et la maladie. Leurs forces déclineront après chaque effort : alors, ils devront manger sans fin. Leurs forces déclineront avec le temps : alors, ils devront mourir sans fin. Pour survivre, ils devront se reproduire. On leur donnera pour cela des femmes. Ils sortiront du ventre des femmes le fruit de la graine qu’ils y auront planté. Ils auront fort à faire et ils ne connaîtront plus le temps des félicités oiseuses. Quant à nous, qui n’avons pas besoin de nourriture, puisque nos forces ne déclinent jamais, nous préférons les os ! Eh oui, car les os sont, de toutes les parties du vivant, celles qui ne pourrissent pas, celles qui ne périssent pas, les os sont l’abri de la moelle, semence et principe de vie. Que les hommes nous honorent en sacrifiant nos bêtes favorites, et en brulant pour nous les os blancs sur des autels parfumés. Et qu’ils gardent pour eux les entrailles, et qu’ils les mangent vite avant qu’elles ne pourrissent, ah ah ah !  

 

Irrité par ces paroles, Prométhée se tapisse et se tait. Alors Zeus partage les conditions comme il a dit. Il rend les hommes mortels, il cache leur nourriture dans la terre, il leur retire le feu. La terre n’est plus prodigue, il faut la cultiver mais les hommes ne savent pas comment faire. Leurs ventres crient famine, alors ils ramassent des débris pour se nourrir. Les figures enlaidissent, les peaux flétrissent, les jambes et les jarrets deviennent débiles, les hommes souffrent et tombent malades. Ils n’ont plus de plaisir à se regarder, ni à se fréquenter. Ils se fuient les uns les autres, ou alors ils se frappent. Ils perdent l’amitié des animaux. Misérables, les voilà qui errent, ils se blessent et se lamentent. 

 

Comme il voit cela, Prométhée s’indigne. Son coeur est amer, la cruauté de Zeus le scandalise. Il rumine une réparation pour le sort funeste des hommes. Alors il décide une audace extraordinaire. Il sait d’avance ce qui lui en coutera. Mais il donnera aux hommes le feu sacré ! Voici quel est son plan. Il évide un fenouil qu’il pique au bout d’une tige. Il remonte sur l’Olympe avec son fenouil sur l’épaule. Il fait mine de se promener avec son fenouil, comme on se promène avec une ombrelle. A la nuit tombée, alors que les Dieux sommeillent, il pénètre dans le foyer de l’Olympe. Là, il dérobe une flammèche du feu sacré, il la place dans le fenouil creux. Il redescend de l’Olympe, l’air de rien, avec son fenouil à l’épaule, et le feu sacré caché au dedans. Il donne le feu aux hommes. Tout comme vous êtes mortels, le feu que je vous donne est périssable. Tout comme vous, il doit être alimenté, entretenu et divisé, pour durer. Cette flammèche est une semence pour d’autres feux, tout comme la graine est la semence de l’épi suivant. Il faut planter la graine, l’arroser, la cultiver, récolter l’épi, et garder quelques graines à replanter, pour que le blé revienne. Et cela sans fin, si vous voulez durer. Voici l’action du feu sur la farine et l’eau, et voici comment le pain est le produit de la cuisson. Voici comment le feu forge le métal, et voici les outils qu’il vous faut pour cultiver. Allez, apprenez.

 

Platon rajoute ici une autre histoire. Prométhée a un jeune frère, Epiméthée. Si Prométhée est Celui-Qui-Réfléchit-Avant, Epiméthée est Celui-Qui-Comprend-Après. Si Prométhée est un joueur d’échecs, Epiméthée est un franc tireur. Zeus, dans son grand projet de partage des conditions, désire doter tous les êtres vivants de facultés particulières, afin que le monde soit juste, harmonieux, et agréable à contempler. Comme il fait part de ce projet à l’assemblée olympienne, le jeune Epiméthée s’avance, tout plein d’ardeur. Grand Zeus Assembleur-Des-Nuées, confie-moi cette tâche, j’en ai très envie ! Prométhée frémit, il connaît son frère. Zeus s’amuse de la fougue d’Epiméthée. Va, et distribue les qualités avec justice et parcimonie, sans oublier aucune créature vivante. Il lui donne une grande besace qui contient toutes les qualités, dons, facultés et attributs : Force, rapidité, courage et ruse ; poils, ailes ou coquilles, etc. Epiméthée se rend dans le monde, à la rencontre des créatures. Et le voilà qui distribue les effets de sa besace. Au lion, il donne la force et le tempérament. A la gazelle, il donne la légèreté du vent. Au guépard, il donne la vitesse de l’éclair. A l’oiseau, il donne le coup d’aile et le babil. Au chien, il donne la fidélité. A la tortue il donne la carapace et l'opiniâtreté. Au hérisson il donne les piquants. Au serpent il donne le venin et l’antidote. Au singe, il donne l'agilité et la fourberie. Au chat, il donne l’oeil qui voit dans la nuit. Au cerf, il donne les bois fabuleux. Au Taureau, il donne la puissance noire, et caetera. Lorsqu’il a vidé sa besace, Epiméthée s’assoit sur une hauteur pour se reposer et contempler son oeuvre. Il regarde les animaux dans la plaine, il est content. Mais soudain, il voit passer un petit homme, nu et blanc. Idiot d’Epiméthée, tu as oublié l’homme ! Il rouvre en grand sa besace : plus rien ! Zeus sera furieux. Epiméthée gémit et se carapate. Prométhée, à mon secours ! J’ai oublié de donner une faculté à l’homme ! Prométhée soupire. L’aîné ne peut laisser son cadet au désespoir et à la punition de Zeus La-Voix-Puissante. Le soir venu, il monte sur l’Olympe, à pas de loup, muni d’un fenouil évidé. Avec la complicité d’Athéna, il entre au foyer de l’Olympe, et dérobe une flammèche du feu sacré, qu’il dissimule dans le fenouil. Il redescend de l’Olympe, sur la pointe des pieds. A l’homme blanc et nu, Prométhée apporte le feu. Grâce au feu, l’homme pourra cuire la viande, transformer les aliments, travailler le métal à la forge. Ainsi l’homme, qui n’a aucune qualité à même le corps, pourra-t-il cultiver, transformer les aliments, fabriquer des outils à partir du feu dompté. Parce qu’Epiméthée l’étourdi a laissé les hommes privés de facultés naturelles, Prométhée leur offre la culture.

 

Du haut de l’Olympe, Zeus regarde agir les deux frères, et ourdit sa revanche. Puisque le bravache Prométhée entend favoriser les hommes par tous les moyens, nous allons l’aider ! Nous allons nous aussi faire un présent aux hommes. Zeus confie une tâche collective aux Dieux de l’Olympe. Avec de la glaise et de l’eau, Héphaïstos modèle une figure à l’image d’Aphrodite : comme elle, peau lisse et splendeur, galbes généreux, vierge et prête au mariage. Athéna et Aphrodite la vêtissent des plus beaux atours, tunique blanche et fine soie, bijoux somptueux. Héphaïstos lui confectionne un diadème fabuleux, où sont sculptés tous les animaux de la création, si beaux qu’on les croirait bouger. La vierge est splendide à voir : au premier regard elle ravit l’oeil, ensuite son image embrase le coeur. Et maintenant, Hermès l’anime de son souffle, elle prend force et voix. Mais le Dieu Messager, avec la complicité de Zeus, place dans sa voix subtile un langage ambigu, flatteur aussi bien que menteur, enjôleur avec des arrières-pensées. Et Hermès insuffle encore dans ses veines un tempérament de chienne, jalousie, envie, orgueil, lubricité. Comme le fit Prométhée avec l’offrande de graisse blanche, Zeus conçoit un être vilain sous une belle apparence. Un coeur perfide sous le charme d’une image. Il nomme cette créature Pandora. Elle sera la femme de l’homme.

 

Certes, Prométhée n’est pas Zeus Qui-Voit-Tout-Et-Connaît-Tout, mais il est Promethée-Qui-Comprend-Vite. Il pressent que Zeus prépare une revanche contre lui et son frère, pour leurs fautes et leurs ruses. Prométhée va trouver son frère. Ecoute moi bien Epiméthée. Je pressens un grand danger. Si jamais les Dieux t’offrent un quelconque présent, refuse poliment, n’accepte rien d’eux. Promets-moi d’obéir. Epiméthée baisse les yeux et promet.   

 

Mais voici qu’Hermès frappe à la porte d’Epiméthée. N’aie crainte, Epiméthée, regarde : les Dieux ont un présent pour toi, en remerciement de tes bonnes oeuvres. Et Hermès lui présente Pandora. Dès qu’il la voit, l’oeil d’Epiméthée s’embrase et son coeur incendie. Le sang chaud gonfle dans tout son corps. Comment pourrait-il refuser un tel présent, la promesse de tant de félicités ?  Hermès les marie sur le champ. Pour leur mariage, les dieux leur envoient de joyeux satyres qui les amusent et leur offrent d’autres présents, comme le veut la coutume. Parmi ces présents, les satyres offrent à Epiméthée de nombreuses jarres pour qu’il y conserve ses céréales. Maintenant qu’Epimethée est cultivateur, de telles jarres lui seront fort utiles. Mais attention, parmi ces jarres, il y en a une, la plus belle et la plus grande, finement sculptée, incise de pierres précieuses et rehaussée d’or, qu’il faut conserver au grenier derrière les autres, et ne jamais ouvrir. 

 

Bientôt Zeus visite Pandora sous la forme d’un songe. Pandora, pourquoi ne faudrait-il pas ouvrir cette dernière jarre, qui est pourtant si belle ? Quel trésor étrange peut-elle bien contenir ? Au matin suivant, tandis qu’Epiméthée est aux labours, Pandora se glisse dans le grenier. Elle va au fond trouver la dernière jarre. Elle l’admire et la caresse timidement. Son coeur bat. La curiosité la dévore. Juste un court instant, pour jeter un coup d’oeil. Elle s’audace soudain, elle ouvre le couvercle de la jarre.  Aussitôt ouverte, la jarre libère un essaim de maux, autant de vices, de malheurs. Vieillesse, Maladie, Guerre, Famine, Misère, Folie, Vice, Tromperie, Passion, funeste nuée. Effrayée, Pandora referme vivement le couvercle. Un seul malheur n’a pas eu le temps de sortir : Attente. Mais toutes les autres calamités se sont déjà envolées, et aussitôt évanouies. On ne les verra plus, mais elles seront toujours dans l’air. Invisibles et toujours prêtes à frapper, elles s’abattront sur n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. Malheurs imprévisibles, puisque seule l’attente est restée enfermée dans la jarre. 

 

Voilà l’humanité gratifiée des dons de Prométhée, avec les cadeaux empoisonnés de Zeus. 

 

Il ne reste plus à Zeus qu’à châtier la présomption de Prométhée. L’audacieux a trop souvent voulu défier les Dieux. Il mérite un châtiment exemplaire. Il faut décourager quiconque à l’avenir de vouloir en faire autant. Zeus fait fabriquer par Hephaïstos de lourdes chaînes, puis il entraine Prométhée aux extrémités du monde et il l’enchaîne au flanc abrupt d’une Haute Montagne. Prométhée enchaîné est exposé aux vents mauvais, entre ciel et terre. Et voici son châtiment : un aigle divin, qui porte un foudre entre ses griffes, viendra chaque matin dévorer le foie de Prométhée, à même la blessure. Mais le foie de Prométhée, à l’instar de celui des hommes, repoussera durant la nuit. Chaque matin, l’aigle trouvera sa pitance renouvelée, fraîche et luisante. Et ce châtiment atroce durera longtemps. Mais non pas éternellement. Car un jour viendra, Héraclès passant par là, délivrera le vieux Titan. Mais c’est une autre histoire, qu’il faudra reprendre au début. 

Car rien d’insolite ne peut arriver dans l’univers, qui n’ait déjà eu lieu dans la durée infinie.

 

 

 

 

 

La Mythologie grecque

 

La mythologie grecque est l'ensemble des mythes que les grecs anciens aiment à se raconter le soir venu, quand ils sont assis en cercle. Lorsqu’ils sont riches, les grecs anciens font des banquets où ils convient des aèdes. Les aèdes sont des poètes qui, le soir venu, chantent les mythes dans les banquets. Ils s’accompagnent d’instruments à cordes rudimentaires qui ressemblent à de petits sitars ou à des lyres. 

La mythologie grecque est l'ensemble des mythes que chantent les aèdes aux convives des banquets.  Les grecs anciens, surtout les plus riches, aiment beaucoup la poésie. Ils pensent que la poésie est une chose, est la chose la plus importante au monde. Les grecs anciens et riches organisent volontiers des concours de poésie. Tout le monde se presse aux concours de poésie, car tout le monde pense que la poésie est la chose la plus importante au monde. Les aèdes s’illustrent dans les concours de poésie. Ils chantent les mythes et rivalisent de poésie. 

Les mythes les plus beaux, les plus terrifiants, les mieux ficelés sont aussi les plus faciles à retenir. Ceux-là sont répétés, les autres sont oubliés. Pour les mythes comme pour les espèces animales, c’est le plus adapté qui résiste, et qui se reproduit.

Homère et Hésiode sont des aèdes célèbres, pour avoir mis en vers des mythes qu’ils aimaient, qu’ils ont modifié, adapté, et beaucoup répété. Grâce à eux, ces mythes sont devenus des histoires que l’on raconte encore aujourd’hui, mais plus souvent dans les universités que dans les banquets. Homère et Hésiode ont tellement répété ces mythes, et d’autres après eux les ont tellement répété, que d’autres encore après eux ont fini par les écrire. 

Aujourd’hui, on peut librement penser qu’Homère était peut-être une femme, ou bien qu’il n’a jamais existé, mais pour les grecs anciens, Homère est un homme, il a bel et bien existé, il était aveugle et c’est pour cela qu’il voyait dans le passé. 

Homère est le génie de la poésie épique. Hésiode est le génie de la poésie didactique. Un mythe veut que Homère et Hésiode se soient affrontés un jour dans un tournoi de poésie : il s’agissait de savoir s’il fallait préférer la poésie épique ou la poésie didactique. C’est Hésiode qui l’emporta car au bout de sa poésie, il y a un éloge de la paix, et non de la guerre.

Les Grecs croyaient-ils à leurs mythes ?

 

la Théogonie d'Hésiode ou les épopées d'Homère ne sont pas des textes sacrés. Ce sont des poèmes. Ces poèmes proposent des récits et des explications au sujet de la création du monde, de la gouvernance des Dieux et du comportement des hommes. Les mythes ne sont pas des textes liturgiques. Ce sont des poèmes. Les poèmes sont déclamés devant l’assemblée des hommes. Ecouter ensemble le poème est une activité qui n’a rien à voir avec la prière.

Les grecs anciens pensent que les mythes disent le vrai. Mythe (muthos) et discours (logos) sont deux synonymes. Deux mythes se contredisent quant à l’origine du monde ou aux aventures d’un héros ? Et alors ? Deux mythes différents présentent le même épisode ? So what ? Les généalogies paraissent incompatibles d’un mythe à l’autre ? Peu importe aux grecs la cohérence des mythes. Exige-t-on du magique qu’il s’accorde au vraisemblable ? Le mythe est la manière la plus efficace d’élucider le monde. Le monde ne tourne pas rond. Le mythe n’est pas carré.

Dans une même communauté, on peut bien expliquer le monde de plusieurs manières, pourvu qu’elles se ressemblent. La pluie n’est pas la neige, qui n’est pas la rosée, mais c’est toujours de l’eau. Si le père et le fils sont deux personnes séparées, ils sont un même sang, et les deux aspects d’une même ressemblance. Le monde peut bien avoir deux ou trois origines différentes, pourvu qu’elles expliquent le même monde. 

Et puisqu’on ne voit pas tout, il faut bien admettre une pluralité de mondes.

Assis en cercle, ou en demi-cercle, les grecs ont leurs dieux en commun. Sans doute les ont-ils fait venir de Perse ou d’Asie. Evidemment les dieux ne tombent pas de la dernière pluie, ils voyagent beaucoup, et longtemps, les dieux sont des migrants. Mais voilà qu’assis en cercles ou en demi-cercles, les Grecs font société en se racontent les histoires des Dieux : la croyance partagée fait la société grecque. Si les grecs croient à leurs dieux, c’est parce qu’ils se rassemblent, aux banquets, aux tournois, au théâtre, pour écouter ensemble les mythes qu’ils aiment, les mythes qui les effraient, les mythes qui leur ressemblent.

Les Dieux préfèrent les poètes aux prêtres. Les grecs aussi. Les grecs savent une chose : ce que dit la poésie est vrai. Pourquoi ? Parce que c’est le poème qui le dit. Pourquoi ? Parce que la poésie est l’art de la mémoire. Le poème donne au monde une parole qui survit au temps. Les grecs associent volontiers les événements des mythes aux événements historiques. Ainsi, pour n’importe quel grec, la guerre de Troie a bien eu lieu, telle qu’elle est racontée dans l'Iliade. En historiens sérieux, Hérodote et Thucydide ménagent aux héros de la mythologie des possibilités d’existence historique, légèrement rationalisés, escamotant seulement les détails les plus fantastiques. 

Seuls les philosophes remettent en cause les mythes. Mais c’est parce qu’ils veulent privilégier les mythes qu’eux-mêmes inventent, ou adaptent, pour illustrer leurs théories. Empédocle invente le mythe de la genèse du vivant par la lutte entre les forces attractives de l’amour et les forces répulsives de la haine. Ainsi, au début du monde, il n’y a pas encore de corps, mais des membres séparés, des têtes sans cou, des bras sans bustes, des yeux sans visage, qui errent à la recherche d’une unité. Plus l’amour l’emporte sur la haine, plus les corps se composent. Platon a largement philosophé à coups de mythes, inventés ou détournés de traditions telles que l’orphisme : Dans La République, l'allégorie de la caverne, et le mythe d'Er illustrent son système métaphysique. Dans Le Banquet, il place dans la bouche d’Aristophane le mythe de l'androgynie pour expliquer le sentiment amoureux. Il produit le mythe de l’Atlantide pour étayer sa critique de la décadence politique d’Athènes. En Grèce, même la rationalité philosophique s'appuie sur des mythes. Quoi de plus normal ? Raisonne-t-on autrement que par l’imagination ? 

Ethnologie divine

 

A l’exception des Dieux fleuves qui ont la forme de taureaux géants, et des Monstres divins qui ont des formes atroces, les dieux Grecs sont anthropomorphes : leur apparence physique, leurs actions et leurs sentiments ressemblent à ceux des mortels. Mais ils sont plus qu’humains. Leur taille est gigantesque, leur poids est colossal, ou au contraire impossiblement léger. Quand ils marchent sur la terre, ils la font trembler, mais n’y laissent pas d’empreintes. Dans leurs veines ne coule pas du sang mais de l'ichor. Les blessures ne mettent pas leur vie en péril puisqu'ils sont immortels. Au contraire des humains, les dieux ne se nourrissent pas par nécessité, mais par célébration : ils ne consomment que le nectar et l'ambroisie, qui sont les seules nourritures d'immortalité. Leur langue est la langue des Dieux, imperméable à l’entendement humain. 

Ils sont doués de métamorphose. Quand ils veulent se faire voir, entendre ou connaitre des mortel(le)s, ils adoptent des formes et des apparences faibles, humaines ou animales. Ou bien se transforment en nuées, en  pluies, en vents. Ils font cela car la vue d’un Dieu dans sa forme et sa gloire divine est fatale à l’homme  mortel.

Tous les dieux grecs ne sont pas racontés dans les mythes. Hestia, par exemple, est une divinité à qui il n’arrive presque rien. Gardienne du foyer, elle ne quitte pas l’Olympe et ne fait de tort à personne. Protectrice de la maison familiale, elle est honorée dans toutes les demeures grecques. Personne n’a rien à raconter à son sujet. Mais il arrive aussi que l’on voue des cultes divins à des héros ou des demi-dieux : Asclépios, par exemple, est un mortel de descendance divine, puisqu’il est le fils d’ Apollon. Médecin hors pair, il a été foudroyé par Zeus pour avoir osé ressusciter des morts. On lui voue un culte dans toute la Grèce, il a un sanctuaire à Épidaure. Certains héros, comme Orphée ou Achille, font l’objet de cultes aussi passionnés que ceux voués aux dieux.

Géographie mythique

Les principaux Dieux grecs vivent sur l'Olympe. L'Olympe est visible au loin, mais inaccessible à pied : c’est la cime du mont Olympe en Grèce du nord. Mais c’est aussi une demeure céleste située très haut dans le ciel, dans l’éther, là où la pureté de l’air et de la lumière est telle qu’elle serait fatale à un humain. Ces deux localisations coexistent, sans se contredire. Il suffit de rappeler la séparation entre la demeure des dieux et le reste du monde. Tous les dieux grecs ne résident pas sur l'Olympe : Dionysos erre sur la terre, Poséïdon est établi dans la mer, Hadès vit dans son Enfer. 

Au-delà des limites connues du monde, il y a plusieurs lieux funestes.

Les Enfers sont nommés « l'Hadès », du nom du dieu Hadès, qui y règne sur les morts, en compagnie de son épouse Perséphone. L'Hadès se situe aux confins du monde, au delà du fleuve Okéanos qui entoure la terre. Dans l’Hadès, les morts sont des ombres immatérielles, sans force, sans visage et sans nom, qui errent pour l'éternité. L’âme du mort, conduit en barque par le nocher Charon, traverse un fleuve, le Styx, avant de rejoindre l’Hadès, où elle ira se mêler aux autres ombres. 

Au-delà de l’Hadès, il y a encore le Tartare. Ce lieu infernal est aussi loin sous l'Hadès que l'Hadès est loin du ciel. C’est la prison des Titans. A l’issue de la Titanomachie, Zeus les y emprisonne pour les punir de leur fidélité à Cronos. Il fait sceller l'entrée par un seuil de bronze et une porte de fer et place et fait des Hécatonchires les gardiens de cet enfer.

Il y a aussi des zones paradisiaques. Aux Champs élysées, il n'y a ni neige, ni pluie. Une douce vie après la mort y est offerte aux héros valeureux. De très rares mortels ont le privilège d’y résider. Les héros peuvent aussi connaître le repos éternel sur l'Île blanche ou les Îles des Bienheureux, où règnent des conditions idéales, quelque part aux confins de la Lybie.