Une amie nous écrit depuis l’étranger

 

 

 

Cher,

j’ai retrouvé tout à l’heure dans une poche le plan du métro de votre ville inutile.

Un mois déjà, des peluches de temps grossissent sous les plinthes.

Le temps joue contre nous, à rebours des nerfs. Il y a des semaines que je ne retrouve plus nulle part cette alliance. Je préfère penser qu’elle est ensevelie sous cette plage que vous savez, plutôt que dans un sac d’aspirateur. Dans la foulée de ces vaines recherches, une papaye que j’aimerais partager avec vous, en compter les graines, je vous écris.

Me voilà de nouveau sans activité rémunérée. Je me présente au jour à cinq heures de l’après-midi, quand d’autres rentrent déjà du travail. Dizaines de choses vitales que je voudrais vous dire sans devoir passer deux fois l’Equateur pour vous expliquer ce qui s'est passé. Mais vous savez. Rien à signaler. Vous savez tout. Une illusion romantique ou stupide. Par conséquent, et même si cela tombe dans l’oreille d’un sourd : supprimez tous les fichiers.

 

J’aimerais vous entendre lire ces lignes à haute voix, et rire avec vous de ces histoires d’amants qui feignent de ne rien demander. Faire semblant de ne pas entendre votre voix quand vous n’êtes pas ici. Ne pas risquer ces sortes d’idées sans suites.

 

En fin d’après-midi après les cours, dans le sofa du séjour quand le soleil s’y couche avec moi, j'interromps une lecture savante par une berceuse musicale, je m’accorde ces douze minutes délicieuses, suivant une piste bien parcourue, le fléchage des veines conduit les doigts vers leurs trouvailles millimétrées.

 

Aujourd’hui mon ostinato digital a motivé le départ d’un serpent :

la fonction conative est la capacité qu’a un message linguistique de produire un effet sur le récepteur, au moyen de l’ordre, de la demande ou de la suggestion. Baise-moi. En castillan, cuna signifie « berceau », au sens du fond originaire, et du terreau, comme dans l’expression « berceau de la civilisation ». Le latin cuneu désigne un petit coffre à bijoux. L’écriture cunéiforme est une écriture en forme de coins. En castillan encore, coño est une interjection grossière courante, comparable au « putain » français ou au « fuck » anglais. En portugais, un enconado est un lâche, un timide, un peureux. La cunha latine est un objet coupé à angle aigü. La lacune, sentiment typiquement masculin, est une absence de con.

 

Le petit mont de graisse déposé sur l’os pelvien pour le protéger des assauts virils ne sert pas beaucoup en ce moment. Je cherche après les limites du corps, celles qu’on ne peut pas chantourner. Je cherche un raccourci de la crête iliaque aux chevilles. J’agite les côtes flottantes comme des ailes et parfois je parviens à me faire venir dans ces réunions rapides : effets de gigantisme, les bras tantôt longs, aussitôt brefs, un ventre immense comme un bocage, des jambes interminables et au bout là-bas, deux petits pieds risibles. Cela m’arrive aussi au seuil du sommeil. Je crains d’ouvrir les yeux et de voir mon corps soudain. Le corps est cette image : déformée à proportion des monstres qu’on n’y voit pas.

Je ne néglige aucun membre, aucun organe, je ne les rebaptise pas : mon bras droit est mon bras droit, la phalange de mon index est la phalange de mon index, mon sein gauche est mon sein gauche, mon vagin est mon vagin. Je connais un chaos respiratoire. Des inspirations et des expirations profondes, rythmées, propices. Je connais une raideur musculaire et un mollissement des ganglions lymphatiques du cou, des aisselles et de l’aine. Je connais l’érection et le durcissement des mamelons. Je connais une vaso-dilatation et une lubrification des parois vaginales, un durcissement du clitoris, un rougissement de toute la zone génitale. Je connais une chaleur propagée à partir du bas-ventre et des reins. A l’approche du climax, je voyage rapidement à travers toute l’épine dorsale. Je connais l’émission exquise. Je connais les gémissements multiples, dans les halètements scandés. Je connais l’emballement général dans les frictions, les fixations et les glissements.

 

Je démonte mon corps pour y trouver une image remboursable à l’univers. Le carbone qu’on trouve en moi est le même que celui qu’on a récemment trouvé dans les étoiles. 

 

Plus je ferme les yeux, plus cette lumière blanchit : elle vise mon visage. Surprise d’éblouissement je secoue la tête, j’ouvre les yeux pour vérifier la vision ordinaire – rien d’anormal ; au dehors c’est une lumière étale, colorée, et pas de projecteur braqué sur moi. Rassurée de me savoir seule, je referme les yeux et je vois bientôt un ciel bleu très sombre sous les paupières collées, suivi d’une fête de pluie d’étoiles. Mon corps mangé d’abîme, sur rocher informe de forme, dans une mer révoltée où on pourrait quand même s’amarrer.

 

L’effet tsunami vient d’agitations profondes, méconnues, très longues. D’abord les petites petites vagues annonciatrices. Puis la vague grondante. Et le fracas de sa cambrure. Merveilleuse débâcle pour toutes les eaux du corps : fontaine à la bouche dévastée, moins délicieuse pour qui l’aspire, à cause des épanchements sous la giclée.

 

À la différence du tsunami, qui ne connaît qu’une seule vague, l’effet geyser est un jaillissement intarissable qui monte à partir de la vulve profonde, et s’exprime en élévations. Les jambes tirées vers les sommets montent cette image vers le haut.

 

Je fais pression désinvolte avec le flexible de douche. La cannelure du tube amène ici un serpent avec son diamètre, son corps mince promu à la liquidation. Au rythme des spasmes, continûment et à grande vitesse, des fils de soie sortent du nombril et viennent entourer délicatement mes flancs. A peine suis-je surprise de leurs longueurs soyeuses, moi qui ai les cheveux frisés. Si je pressais le bouton de l’ombilic, il en sortirait un peu de sang. Sous la douche après, l’eau courante me brûle le nombril. Il est de nouveau glabre.

 

Si l'orgasme vient dans une baignoire dure et blanche immaculée, le rideau de bain rose orangé adoucit la sévérité physique. Le corps est tiré de danger, pas de blessure par inadvertance. La voix, je l’étouffe sous l'eau et j’ouvre les yeux. J’ai toujours une vue divergente. Je perds le corps dans la tresse des cheveux mouillés, de la mousse et des spasmes. Plus qu’une surface amorphe, rugueuse, mal définie, à peine un poids dans une masse aqueuse. Sans relief, le scénario d’un grand rideau de couleur qui chute dans la vision. Si l’orgasme survient inopinément, il me barbouille d’idées courtes.

 

 

Je cherche le plaisir érotique pour le plaisir érotique de vous écrire. Je travaille à l'oeil cette main tantôt scrutante, tantôt avide, et puis calme. Selon le va-et-vient des doigts, je trace à main droite un sillon dans la mousse et à l’autre un fil noir sur le papier blanc.

 

L’archive de l’orgasme tient dans une seule trace dessinée sur une feuille A4, non pas selon le verbe mais selon la forme de l’écrit, d’une lettre sinueuse et qui le dit.

Entre chaque caresse, je décris une calligraphie sonore. Je vous montrerai un jour mes partitions.

 

Je partage ces moments avec vous comme une publication de notre intimité. Je suis sure que vous me comprendrez, parce que vous m’avez donné ce plaisir, parce que vous me l’avez demandé, parce qu'à cette lecture, ma voix résonnera dans votre crâne, sifflera dans vos poumons, fera vibrer sourdement vos cordes vocales. L’air qui remonte de votre ventre vers votre bouche, c’est moi qui l’insuffle.

 

Ma voix est la colle de l’air qui se colle au mur de la pièce où vous êtes, et me lisez.

 

Je vous ouvre mon corps, je n'ai rien à cacher : traduisez-le si cela vous chante.