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puisse la logique
prendre soin d'elle-même

 

Inquiet, un philosophe disait : ayons une pensée, un mot, pour cet arbre dans la forêt qui n’en finit pas de tomber tant que personne n’y est.

 

S'agissant de discuter ce principe selon lequel chaque chose est de substance sèche et de taille moyenne, avec un contour discret : les limites de l’une butant sur les limites de l’autre, sinon quoi ? Par économie, ce principe ne découpait pas seulement parmi les choses du monde, mais aussi parmi les voix, et les choses qu’avec les lèvres on distinguait.

 

C’est pourquoi il valait mieux ne pas dire les mots tous ensemble mais seulement l’un après l’autre : une superstition ancienne qui interdisait à l’ombre d’un homme de remonter sur un autre homme.

 

Inertes ou vivants, les êtres n’avaient pas été nommés pour qu’on les appelle (attente, récompense). Mais une fois dotés en différences, on avait pu les échanger. Toute attache naturelle ôtée, on pouvait échanger boeuf contre böf, cheval contre écheveau. Mais aussi bien effet contre vapeur, c’est-à-dire effet boeuf contre cheval vapeur.

 

Ça avait permis de multiplier les signes et plus tard de créer la linguistique. Tout de même, inquiets d’une sorte de baisse tendancielle de la valeur échangée, les philosophes avaient ajouté du même aux choses : ils disaient la chose même.

 

Pourtant, au début, nous étions préparé.es à toute autre chose.

Toutes choses qui ne seraient pas en elles-mêmes mais pour d’autres, et un verbe différent pour chaque changement. Nous savions bien que les choses changent plus vite que leurs noms, et qu'il est difficile de voir venir. Quand les choses arrivent, elles ont lieu, c’est rapide. Le coucher du soleil ayant eu lieu, on eût besoin de phrases plus rapides pour y arriver.

 

Un lever de lune n’étant jamais le même, la ressemblance n’obligeait pas à tout confondre. A force de répétitions, aurait dit un canoë, une rognure d’ongle. Un besoin de diminutifs pour des ressemblances qui perdaient en précision, jusqu'au point où il arrivait aux ongles des sourires croissants.

 

On savait bien que toutes les pièces de monnaie qui affichent la même valeur ne sont pas la même pièce dans une poche humide. Les menstruations qui arrivent au même moment ne sont pas le même événement chez deux soeurs, quand bien même elles se regardent dans les yeux et parlent français.

Soit une mathématique démunie d'unités, le calcul saurait-il improviser ? Et quand pour un même calcul plusieurs individus obtiendraient le même résultat, on pourrait toujours citer la psychologie : oui, des études sur le mimétisme ont montré que les résultats se déduisent d'abord de l’appareil.

Que la pensée fût l'obligée de la parole, nous l'avions déduit de nos voix obligées de parler.

Mais quand le mot sabot fait penser à cheval, ce n’est pas forcément au mépris du zèbre, de l'âne ou de la licorne. Quand un crayon égaré est retrouvé en deux endroits différents, on peut dire ici « c’est quoi, ce pinceau docile ? », et là « oh, c’est exactement ce dont j’ai besoin pour commencer à vivre ».

 

Pourquoi incident serait-il si différent d’incendie ?  

 

Toutes choses qui ne seraient pas en elles-mêmes mais pour d’autres, et un verbe différent pour chaque changement. Un dépaysement où cet arbre ne sera peut-être plus le même au retour de la promenade, mais un abribus lundi, un chagrin mardi et ainsi de suite, aussi longtemps que l’existence est propriété commune à tout ce qui vient.

Arborer pour le verbe le plus proche possible de la feuille. Verdoyer pour le verbe le plus proche possible de l‘arbre. Aucun ne met la couleur à temps, mais autant que possible ils recommencent un chant affleurant, sous les anciennes superstitions : nulle chose n’y est de substance sèche et de taille moyenne, mais tous les verbes y sont synaptiques, arrivants, rapides. Monter montagne comme un mot de taille dérisoire, certes, mais de l'immensité venant sur place. Le mot sens venant au signifiant comme le vert au verdoiement, puis à l’incendie.

 

Si seulement la logique pouvait prendre soin d’elle-même, alors les anciennes séries causales ne seraient plus qu’associations d’idées : comme cigarette mal éteinte, feu de forêt, fumée à l’horizon. Comme extinction de masse, extraction fossile, exploitation subalterne et maximisation du taux de profit.

 

 

 

On raconte qu'un amphithéâtre oublié pendant mille ans fût sauvé de la ruine par des oiseaux, des chevaux et des mendiants : ils venaient le soir y faire silence.

 

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