Le retard

 

 

Une chambre à soi dans une ville étrangère, avec commodités sur le palier, sans odeurs, sans plier les draps et pas de morsure d’insecte. C’est une chambre sans écran, où écouler l’attente, le sommeil, le retard, vingt-six ans, mais seulement quatre d’utiles (en le chantant). Le garçon n’est là pour personne, ou seulement pour le souvenir de celui qu’il était alors, qui aurait vécu cela, qui aurait trouvé les mots pour ça : les classiques ne parlent pas de soleils couchants.

 

Lundi ou mardi, à gauche ou à droite, et comme d’autres matins aussi, dans l'encadrement de la porte, adossé avant le premier pas, avant de choisir une direction, à mimer réfléchir, la main droite portée au visage : bon alors, il masse les joues, la bouche, le menton, jusqu'à y trouver une décision.

 

Le voilà mardi, il ira droit devant lui, menton haut comme quelqu’un qui veut se joindre à quelque chose. Mais les premiers pas n’ont pas cette allure qu’il aurait rêvé musarde, gratifiée de sensations inaugurales, notations optimistes, musicales. Il n’a pas dit son premier mot dans la langue, et déjà fusent les réclames. Déjà, il lui faut donner l’impression qu’il va quelque part, et qu’il sait très bien où.

 

Le garçon prend les autochtones en filature, il voyage dans leurs affairements, les chemins balisés jusqu’aux détours flâneurs, jusqu’aux gestes d’évitement. Aux passages piétons, il suit les mouvements sans décisions, que chacun relance à son tour, délégués en s’éloignant à ceux qui approchent. Fondus enchaînés dans les photos d’identité, le grand garçon devine les signes particuliers. Il endosse leurs vêtements, leurs fatigues, leurs vies faciles, débarrassées de tout commerce. Afin que l’existence, tout ce qui a pu en être dit ici ou là, se vérifie d’une personne supplémentaire, au moins.

 

Mais toujours les habitants sèment l’étranger aux pas des portes. Un sourire, une parole et c’en est fait, ils en savent toujours plus long que lui : leur langue est déjà dans les choses.

 

Au bar formica, dans une buée d’hommes murs, son entrée finit une phrase, et le silence le suit jusqu’à son siège. Le skaï de la banquette exagère, et comme en canon, les hommes basculent leurs arthroses de hanche, les ventres accoudés dessus, les mains embrayées aux bouches, à l’ivresse brune. Le garçon articule une demande, mais sous une voix éteinte. Il redemande, on n’a pas entendu. Il n’ose plus faire un geste, se lever. Le café n’a plus le goût d’avant.

 

L’habitué dit au patron qu’il sort de l’hôpital, ce matin je sors de l’hôpital, il le dit encore, à voix perçante, pour encourager une nouvelle gorgée. Le patron a le coup de pied agile sur les portes froides, pendant que, bouteille à la hanche, aller-retour capsule, ses doigts crochètent le pied du verre, rempli en une versée, poussé jusqu’à l’habitué, vidé en deux gorgées. Un coup sec, le dernier. La cigarette aux lèvres, grasses et brûlées, une bouffée moite. Il l’écrase. Deux rotations rapides au fond du cendrier, pliée en Z, fumant encore un peu, contemplée avec dégoût. L’hôpital, dit-il au patron, qui ne répond pas, qui affaire ses mains à moitié torchon mouillé, qui astique les faïences, le fer poli, la moindre tâche. L’homme ne dira plus rien, il ne le dira pas. Un dernier effort pour l’équilibre, pour la dignité requise. Un reproche lancé en l’air, sans répondant. Bouche molle. Mains gonflées. Trémulations finales. Midi alentour, tant de palabres habituées à tant d’agonie.

 

Retiré en un coin, le garçon compose un air d'attente tranquille à son attente inquiète. Le patron voit bien qu’il n’est pas d’ici, mais ne voit pas bien pourquoi il est là. Sa mise le trahit, et cette indécision dans les mains. A la table voisine, la condition prolétaire est une somme de gestes. On empoigne une pince de crabe, on aspire sec, on gobe la chair, on mélange avec la mie de pain assaisonnée. On jette par-dessus le petit vin vert qui va bien. De boites cubiques jaunes, on soustrait des rectangles de papier blanc, feuilles à feuilles, auréolés d’huile à vue d’œil, échoués à la nappe de papier blanc.

 

Le garçon est un jeune homme doté mais désarmé. Comme il voudrait convaincre. De peur qu’on ne prête à ses pas l’allure décidée, le but indigène du bon affairement, la vraie vie des vraies gens, qui savent où ils vont, et y vont, ses hésitations se prémunissent, l’instant avant d’hésiter, d’un petit détour, et c’est ainsi souvent, qu’il revient sur ses pas, ayant embrassé le pâté de maisons, le temps pour d’éventuels témoins de poursuivre leur chemin, le leur, qui les mène bien quelque part, eux. Rues dans rues, venelles adjacentes et belvédères, et dans cul-de-sac sur places nichées, places où il serait enfin permis d’être en lieu sûr.

 

Agitation & sa Rue Piétonne, son artère affolée, somme de réclames à l’emporte-pièce, avec d'autres langues d'autres gens. Et certaines autres gens compte tenu de ces gens. Marée chaussures, piétons engouffrés d'un pas pressé, orchestré. Vitrines du Mercredi après-midi où on change d'habits. Têtes permanentées, visages équivalents, je dis c'est pas vrai ?  Chevilles lycra vers les talons trébuchants, alors je lui réponds, revers de la main. Sacs plastiques froissés. Bariolés. Tout le long de la rue, crachats réguliers au sol. Le monde servi tout chaud dans le monde de l’oeil, tomates salade, pas d’oignon. Sauce blanche.

 

Assemblée de vieux Place du figuier, récit posé, circonstancié, digne d’intérêt. Et parmi les gens qui suivent, les femmes qui viennent. Pieds torchonnés, l’allure hors d’haleine, ces idées fixes sous la dictée, certaines femmes compte tenu des mollets, des talons, des flexions. Les suivant de l’œil, le garçon flaire les parfums les plus sourds. Ses regards font mouche. Comme elles le sentent, elles se retournent et lui décochent un oeil inquiet, accéléré.

 

Le corps est utile, le garçon peut l’envoyer au-devant, acheter des cigarettes, un autre beignet, lancer des signaux de son espèce, tandis qu’il reste adossé aux murs, fumant jusqu’à nouvel ordre.

 

Mais sans mobile apparent, ses stations prolongées sur le trottoir deviennent suspectes.

 

Le jeune homme n’appelle personne, parmi eux qu’il appelle ceux qui répondent aux appels. Suspect qui s’appelle Monsieur, vos papiers s’il vous plait. En pensée, il s’exerce à présenter son passeport, à parfaire l’économie de ce geste dans le mouvement du bras.

 

Il fait les cent pas, de ci de là, pas vu pas pris, essaye des gestes - vains de préférence et sifflant l’air entre ses dents. En lieu sûr, esseulé, il est libre d’abandonner ce corps à l’orage, tandis que tous refluent vers les abris : il attend que soit mouillé, trempé jusqu’aux os, ce corps qui ne s’abrite pas. Quand cesse l’averse, il va lentement, muet et lent, propre comme aux premiers jours. A mesure qu’il approche, il s’éloigne, il perd toute ressemblance.

 

Il rentre. Il va rentrer. Il finit toujours par rentrer.

 

 

-

 

 

Demain, tôt le matin, il laissera le sommeil en gage, et ira au fleuve. A l’heure où la lumière est sans chaleur encore, quand la chemise est légère encore, il ira jusqu’au fleuve, et sentir l’air se tasser contre lui, agréablement décider de son poids.

 

Mais avant de sortir, serviette au bras, savon en main, il attend derrière sa porte, son tour à la salle de bains. Il écoute les clapotis, la toux grasse, et ne sortira qu’après les pas mouillés, la porte claquée par le voisin, pour ne pas sembler avoir attendu exprès. Il aime cette moiteur, le miroir embué quand il entre, le nez assailli des odeurs du voisin, son eau de toilette bon marché, badigeonnée. Relais de vapeurs, il aime cela, cette intimité passée d’un corps à l’autre, sans contact.

 

Une lucarne ouverte sur la cour de l'école, les cris de récréation réverbérés, et la lumière au travers du rideau de douche, comme le fond d'une piscine mirée au plafond. La lucarne trop haute, il ne voit pas quand parfois ces cris sont gueulés d’adultes.

 

Un poil qui n’est pas des siens (crépu).

 

Sortant plus propre, il se sent plus fort. Partant, il sort, il va au fleuve, mais ne fait pas le poids.

 

Contre un ticket de métro modique, le garçon se rend à la faculté. Il va aux escaliers, aux couloirs frais, le menton haut comme celui qui veut se joindre à quelque chose. Il consulte rapidement les plannings, se rend à la salle choisie pour le cours choisi, mettons de philosophie politique. Mais la salle est présentement vide et fermée, il se sera trompé. Personne à l'entour s’il se retourne cherchant dans le même cas : personne, ça va.

 

Il regarde cette belle jeunesse, galbée, fringuée, aux terrasses en lunettes, en grappes, en pelouses, les garçons et les filles, sûrs d'eux, aux débuts de leurs pouvoirs d’achat. Il compte sa monnaie pour payer un café à la machine.

 

Un visage soudain parmi ceux-là, un visage aussitôt net dans le mouvement qu’il faisait, une chaise à la main pour s’installer, café gobelet, à l’arrêt, une chaise à la main, plutôt celle-là. Assis mais non. Plus près, l’air de rien, de seulement chercher l’ombre à la table d’à côté. La jeune femme n’a pas remarqué le jeune homme, toute à la conversation de son amie, en face d'elle, qui le surprend, qu’amuse l’équilibre inquiet de son corps trop grand, comment le plier correctement ?

 

ils ont l’air heureux ces étudiants, se dit le garçon, le regard abîmé dans l’ombre d’un pli, entre l’aisselle et le départ du sein, le siège, l'espace inféodé. Elle se lève, laisse l’amie là, comment savoir où elle va, si elle reviendra ou pas, il faudrait la suivre, mais sans revenir là si elle y revenait. Le saurait-elle, si le regard d’un homme la talonnait dans les couloirs, au bas des marches, passant au ras des fenêtres où sont les étudiants, étudiant, passant l'entrée qui fait un coude avant la porte, a-t-elle des yeux dans le dos, hésitant, le temps qu’elle passe la porte et la referme derrière elle, devant lui, le renvoyant au plus pressé, au panneau d'affichage. Hésitant, sans hésiter plus longtemps, il s’en va. Il sort. Il s’en va.

 

Le garçon n’étudiant pas, il trouve refuge au jardin jardiné, voisin de l’université, mais pourtant sale et jonché de débris de bouteilles les allées, d’étrons odorants et leurs papiers, aux abords des bancs. Les avions lourds s'écrasent pas loin. Sous leurs ailes les allées balayées d’ombre et de terre battue, quasi vides sinon de vieux couples venus régler là un contentieux. Le garçon n’étudiant pas, il apprend qu’il peut dormir sur un banc.

 

Pour monter au belvédère il faut appuyer le corps parallèlement à la pente. Les gens qui habitent là sont des montagnards, pense-t-il. Pieds agacés, parvenus au sommet avec le sentiment d'être sorti de soi, fierté sous la dictée, je sais ce que je veux.

 

Au belvédère, le trafic de doigts est d’usage, index tendus comme on crache d'un pont, d'un balcon. Le calme est grillagé. La chaleur fait un brouillard. Son oeil tiqueur a fixé un rictus. Le pont enjambe le fleuve. Il aime le fleuve qui est enjambé. Il est là.

 

Elle aussi. Le cliché est pris, est prié d’y croire, c’est bien elle, ici, une heure après, parmi ceux-là.

 

Autochtone isolée sur ce présentoir à touristes, blanche et noire parmi les bariolés, dans une attitude de lectrice, tête penchée minutée vers le livre, où l'instantané fait de l'ombre. Elle ici, au sortir d’un incrédule, impatient regard vers l’estuaire.

 

Une image au-devant, lamelle d’elle au dehors, qui est-elle au dedans, c’est ce que le garçon voudrait savoir. Son nom ? Que lit-elle ? Sa journée par le menu, le timbre de sa voix, la mélodie qu’elle fait quand elle marche ? Cent pas ici, pas vu pas pris, et cette question, ourdie, enfin prête ? Question indolente, laconique, qu’attend-il pour essayer de poser une question ? Le grand garçon avance, retire délicatement ses gestes, et se montre.

 

Elle répond Ana et il répète Ana, elle dit et toi ?  Elle ne répète pas son prénom dans la pente abrupte qu’il dévale bientôt à ses côtés, sans oser encore.

 

Mises en bouche & répétitions, l’étranger fait des erreurs amusantes, et chaque défaut de compréhension relance opportunément le dialogue. Le garçon dérive sa pensée de celle qu’il trouve dans les mots qui la lui apprennent.

 

Comme elle se laisse accompagner, invraisemblablement vers une aire démesurée, le fleuve grandissant, l’horizon approché, son désir de chute, de chuter avec elle serait tellement plus agréable, plus moelleux, risible et sans dommage.

 

Dans le pas cadencé de la pente, les lignes brisées de la rue à elle, d’elle à ses pieds, de la rue au soleil, de la plage du sternum au liséré de l’ombre, bien net. Guettant oblique sous le bras balancé la naissance du sein quand à chacun de ses pas l’échancrure bâille un peu. A chaque va-et-vient de sa robe, un bruissement léger. Comment traduire va-et-vient dans une même langue ?

 

Une fois leurs mains se frôlent, et c’est comme s’il avait voulu la saisir. Elle l’écarte aussitôt, il détourne la tête, mais un poids fâcheux leste ses phrases suivantes, comme tassées sous les pieds. L’apnée prend le pas. Pour que sa voix soulage le souffle, il faut faire vite. Comme elle se tait, il s’enlise.

 

Inquiète ou lassée, à la prochaine rue elle dit qu’elle doit rentrer. Le grand garçon lui lance le nom et l’adresse de sa pension. Sans se retourner, elle dit qu’elle connaît.

 

Il approche sur la place une partie de pétanque, intrus planté parmi les joueurs, gênant sans gêner, comme l’idiot qu’on tolère à proximité. Il sourit quand ils rient, acquiesce aux commentaires, circonspect aux points disputés, sans se prononcer. Il ose un salut en s’éloignant : si on le gratifie d’un raclement de gorge, c’est bien assez.

 

La chaleur ensevelit le corps dans le corps. Toute l’eau bue aux fontaines, giclée au visage, ne dissipe pas le goudron. La vie engourdie à quatre heures de l’après-midi, le garçon renonce. Au pied de chez lui, il doit rentrer. Il va rentrer. Il entre. Il monte les six étages à pas comptés.

 

Il sait regarder un mur. Ses yeux frottent les surfaces, jusqu'à tomber sur une tache, une vue hébétée. On n’appelle pas l’obscurité une couleur. Des sons légers, détachés plus nettement, on dirait que quelque chose va se produire. Dans l’espace flotte une sorte d’intuition, semblable à un début de soûlerie. Comment au juste certaines émotions arrivent quand même, avec certains discours dont il pensait que l’époque l’avait privé : pensant qu’elle pourrait, elle aussi, mais oui.

 

On frappe à sa porte. La gardienne a monté les six étages pour le faire descendre. Quelqu’un au téléphone, en bas, c’est pour vous.

        

En grappes aux sorties des boîtes, une jeunesse apprêtée, les garçons rasés de près, les filles décolletées, tout leur monde très propre. Grand garçon en chemise avec le pantalon assorti, c’est du meilleur effet. Ana, son chic de bretelles croisées, avec un négligent travers en tenue de soirée.

 

Au sous-sol, Ana danse, plus lente, parmi d’autres corps foudroyés nets, à l’unisson. A la ronde un sourire cinglant, sous des yeux insolemment fermés. Volte-faces, demi-tours, détentes, impacts, en syncopes, en diable. Saisi, le grand garçon délace ses jambes. Dans une récitation de hanches, de bras, il imite les mouvements d’Ana pour en émuler en lui les effets, avec des facilités de sommeil.

 

Reprenant son verre en main, son souffle à une cigarette, coude au bar, tympans pressés, regard dilaté, il fixe la danse d’Ana en un gel de tout l’oeil.

 

Epuisée, elle vient déposer une tête brûlée à son épaule, lui confier un abandon, un halètement d’idées courtes. Comme elle glisse deux doigts sous sa chemise, qui vont lui caresser le flanc, c’est maintenant. Gros plan sans contours. Dans un retrait de l’œil, le baiser.

 

 

-

 

 

Un truc à faire, dit-elle, un retard au bureau, il fait mine que oui, j’ai tout mon dimanche. Elle l’emmène dans ce nouveau quartier inachevé où elle travaille la semaine, au cinquième étage d’un immeuble de bureaux vitrés.

 

Les couloirs y sont profonds, la moquette épaisse, les effluves de parfums féminins, silence dessus. Les ordinateurs en veille, les galaxies. Les grandes baies vitrées, parfaitement insonorisées, plongent sur le périphérique : son lent ruban de vies incarcérées. Le garçon marche lentement, comme pour déposer ses empreintes dans la moquette. Il fait son état des lieux dans les couloirs, dans les bureaux éteints, il soulève quelques dossiers, déplace un crayon, retourne un fauteuil, dérange mais imperceptiblement l’ordre des choses. Les crissements de l’imprimante griffent le son blanc, de l’air conditionné. Il paye un café à la machine, et observe longuement le liquide noir au fond du gobelet, ses émulsions brunes, son écume. De retour au bureau d’elle, café sans sucre, amer, jambes lourdes, il reste assis à la regarder, ses poses déclarées en fauteuil, cuir noir ergonomique à balancier, à surprendre ses gestes précis et sans heurts, comme si le mobilier et les objets lui étaient serviles, et comme si le garçon n’était pas là.

 

Elle frappe, rien ne la frappe, même une sonnerie aussi intruse, elle attend, la main suspendue au dessus du combiné, que la mélodie électronique s’achève, elle décroche. Il s’efforce de ne pas comprendre le discours qu’elle tient dans sa langue. Professionnelle, elle parle lentement, mais décidément, sans chercher les mots qui la font parler. Ce faisant, elle consulte des dossiers, soulève des piles de papier, en retire une feuille imprimée, qu’elle lit par-dessus ses lunettes. Elle achève l’appel dans une position d’équilibre instable, un genou sur le fauteuil, à moitié couchée sur le bureau, les derniers mots pour prendre congé lui donnent l’élan nécessaire pour atteindre bras tendu le poste ; elle y raccroche le combiné sans viser. Rapidement rassise, elle décoche vers lui un regard par-dessus ses lunettes tombantes.

 

Les avions descendent, énormes, vers l’aéroport tout proche. L’isolation phonique est irréprochable. Elle lui sourit, mais comme à quelqu’un d’autre aussi bien, dit quelque chose de bref qu’il ne comprend pas, qu’il ne fait pas répéter, à quoi il rend un vague rictus, sans relance. Puis il pense, mais trop tard, s’il avait vraiment dit cela, ces deux mots auraient-ils changé quelque chose ? Il sera toujours en retard d’un mot ou deux, pense-t-il, décidément, et soufflant intérieurement.

 

Comme elle reprend sa frappe, elle tape plus vite et corrige plus souvent. Comment sonnerait faire l’amour dans ce bureau vide, sous le ton mineur de la climatisation ? Elle tend le bras vers l’agrafeuse, elle pince deux feuilles de papier ensemble, actionne le double son du croc métallique, elle les encarte dans une chemise bleue, tapote les tranches pour y ajuster les feuilles. D’une rotation rapide de son fauteuil, arrêtée net dans son axe, elle se présente cambrée en bout de siège, jambes effrontément ouvertes, mains crochées aux accoudoirs, campée enfin prête, semble-t-il, pour le geste viril qu’elle attend de lui. C’est maintenant, grand garçon.

 

 

-

 

 

Une bagnole-mouvement les emporte vers le sud, un azur, son dépotoir.

 

Un jazz élimé scie l’auto-radio. Des pelures d’oranges sèchent sous le pare-brise. Une douce idiotie les gagne, des rires pour rien, pour rire de rien. Leurs paroles isolées, lancées plus bas que la vitesse, oui, mais au bout il y aura la mer, la mer allée avec le soleil, etc.

 

Le regard avale la distance. Les plaines parcellisées, une volonté de cadastre entamée, qui entame le paysage mais qu’on abandonne en chemin. Les coopératives agricoles, les engins agricoles, elle dit qu’ils ont tout laissé rouiller. Les conduits d'irrigation, le plastique des sacs d'engrais, des débris partout, qui la scandalisent, elle dit c’est atroce, mais il faut comprendre, il n'y a jamais eu de système d'exploitation des ordures dans ce pays. Les parkings sauvages où sortent les sept familles, soulèvent les portes arrière, empoignent les glacières, cabas gorgés de cartons de bières, et les étalent sur les aiguilles. Ordures ne suffisent pas, elle dit. Aux stations services pour pisser, les chauffeurs roulent comme ça des cigarettes, accoudés aux portières ouvertes, café gobelet. Une pose pour la postérité, à consommer sur place. Elle commente en riant les étirements virils, essorages nerveux, soupirs exagérés, suivis de nausées grises. Plastiques qui font des franges, qui s’accrochent aux arbres avec le vent, qui fondent au sol avec la pluie. Paquets de branchages, haillons et boue mêlés dans les torrents du bas-côté.

 

Puis à nouveau la lande, à perte de vue, elle ne dit plus rien. La route continue, le moteur est inlassable. Sa tête assoupie vers l’avant, verse devant, en arrière, charmant bilboquet, se carre à la clavicule. Marrant. La clef des songes. Pas de précipice.

        

Dans l’hacienda d’un couple de vieux paysans, sourires édentés toute langue dehors, l’alignement de terrasses privatives sous les tonnelles effondrées, une porte naine garde le secret de douze mètres carrés, terre battue, jalouse d’ombre et de fraîcheur, sans électricité avec une paillasse et un baquet par lot. La fille et le garçon y sont, en deux. Soudainement.

 

Sur trois cent soixante degrés départ sud sud-ouest, les yeux forcés d’être à demi-fermés. Là-bas, jointure ciel-océan, d’un bleu égal à l’idée d’horizon. Le faux pli. À chaque vingtième de rotation plus ou moins dix-huit degrés de la circonférence, une image. Et toutes les sept vagues, que la marée monte ou descende, une vague plus grosse laisse une bande plus noire, sur la roche humide au pied des falaises, elle indique le maximum de marée, où croît la mousse verte et visqueuse après, brune et sèche en été, sous les stries allongées à mi-flanc, chevauchées.

 

Léché à langues puissantes le roc noir, absorbant, inaltérable bien qu’érodé, tu vois, où des blocs de pierre détachés n’y sont plus. À raison d’infimes éboulis par siècle, mi-sable mi-débris, à force de passages millionnaires de semelles, recule et revient la trace plus claire du sentier douanier. Sentier détaché à quelques isthmes où avancer, pour vérifier la vue quand on est deux. Muets par deux, équipés sac à dos & appareil photo, maillots imprimés, shorts assortis, les mollets rougis terminés en espadrilles plates. Où le sable remonte, se tasse, roulis abrasif avec les orteils, y maintient une humidité salée, picore les peaux, ce que les pieds ont perdu de peau.

 

La langue est inlassable sur les lèvres tirées, la soif est en sueur. Une goutte détachée de l’aisselle roule sur l’aine, jusqu’à la ceinture, lustre le sel qui tend les peaux, corrodées comme les falaises au vent chaud, abrasées sable et sel, sel et soleil fixés, muets quand on est deux. Oh regarde, un scarabée. On en voit qui s’aventurent, roulés au vent, bousillés dans les ballots de poussière à ras de terre, finis certains collés à la semelle de corde râpée, des espadrilles d’où remontent en amphores les mollets roses accrochés par des genoux secs aux cuisses en colonnes doriques couronnées, sous le bâillement du short.

 

Haltes répétées aux belvédères dans l’alibi de la contemplation. La soif est pénible maintenant, mais on a oublié l’eau dans l’auto, sur le parking avant le raidillon, parmi les touffes de plantes grasses aux vapeurs qui soulèvent le cœur, qu’il faudra remonter.

 

Deux ou trois cents mètres de vertiges accompagnés, où chercher la faiblesse, la zone de contact avec la plage, l'attendrissement aller vers l’eau. Polis dans le roulis, moitiés découpées de bidons plastiques souvent bleus et jaunes délavés, cordages et débris à mi-corps, dans le sable humide et froid encore, de la marée d’avant. Marée qui éponge les traces de pieds nus en formes de guitares. Ici et là une saillie noire, puis des rochers criblés de moules coupantes sous les chevelures vertes. Passée la ligne de mouillage le sable devient brûlant sous la plante.

 

Calme bloc. Molaire immense détachée de la côte. Des siècles que la côte recule, sous les assauts de l’eau et du vent. Désastre obscur et résistant. Des marées par milliards. Zone de recul incessant. L’Amérique au-delà du faux pli. Les yeux forcés d’être à demi-fermés pour voir. Dieu sait quoi. Suant sable et sel. Cette eau immense. Un vingtième de trois cent soixante degrés. Sous l’ordre apparent du soleil, centre partout et paysage nulle part.

 

Elle avance dans l'encadrement, un livre à la main, d’un auteur allemand qui parle de la main gauche d’une femme qui décide d’échapper aux mains des hommes. Néanmoins ses gestes enfantins, les coquetteries apprises, elle déplisse sa jupe avant de s'asseoir, lisse l'enveloppe, souligne le rond de bosse. Les deux mains portées au-devant d’un faux détachement, symétriques en prière, une imposition où les paumes prennent feu. Le glissement des cuisses à cet endroit, la récession du mot vers le dedans, le dedans qu’il ne peut pas connaître, entre l'anatomie et le comme si.

 

La tête passée dans l’embrasure, le garçon sent l’ombre rafraîchir et le pétrifier un instant, au seuil, l’oeil noyé dans l’obscurité où Ana, tapie, le trépane.

 

Incrédule, la fille le regarde et regarde avec lui cette main inlassable qui voudrait lui enlever une forme, en griffures longuement policées, ses caresses. Retranchée loin dans son corps, et plus loin encore dans sa langue, elle laisse le garçon au dehors avec les seules marques de fabrique de son étrangeté, odeur étrangère, tissus et grains de peaux, de facture étrangère. Face fourrageant, pendant qu’il surveille dans le raccourci une cambrure, la traduction exacte de ses effets de langue. Il croit dire quelque chose, mais il est seulement en train de fouiller un sexe.

 

Du bout des doigts elle agace son frein, retarde la saisie, jamais conservatoire, du bien qu’elle lui rembourse à chaque pression. Son membre en sa membrane, intromission qui interdit de le dire introduit, ce rapport incorporel qu’il y a sans en être, entre deux corps finis. Rapport impossible pour qu’ils gémissent enfin en langue familière.

 

Sous la tonnelle sèche, la table aux planches branlantes, grises de soleil et de sable roulé, concassé sous les ongles, honorée des trouvailles du marché, qu’il faut préparer. Assis sous l’auvent de bambous, le garçon s’adonne à ses taches, les ongles affairés, avec sable qui colle à tout, poissons qui écaillent les mains vers la bassine où il les racle. Une incision habile épargne le foie. Percé, il gâterait les chairs de son âcreté dégueulasse.

 

Accroupi sans hâte, patient en cette position il fait face, les genoux dans le foyer, les yeux picorés aux nuées chaudes, les flammèches fouettées aux graisses des peaux grillées, accrochées aux grilles. La cuisson monte, elle saisit tout le corps et lui fait rejeter l’embonpoint. L'oeil du poisson est blanc quand la cuisson est bonne.

 

Le long d’un après-midi économe, allongé sur la peau du dos, le regard soutenu à l’hébétude, il joue à décrire le ciel, en décidant pour chaque phosphène s’il monte ou s’il descend.

 

Elle approche et elle s’étend. Ils parlent du ciel sans pouvoir vérifier si elle voit bleu ce qu’il appelle bleu.

Il énumère les couleurs en langues européennes. Azur, etc.

Montrer sert à vérifier ce qu’ils doivent taire. De contacts ils déduisent ce qui reste.

 

Il a toujours pensé pin en regardant ces arbres. Des petits dégâts d’épines tombent des pins.

Le tronc s’écroule dans son ombre.

 

Poids vivants côte à côte.

 

Fin de saison sous la tonnelle s’en va le temps confit, d’un beau rouge cramoisi. Les journaux titrent sur le coma de l’Union, et l’état d’abandon. Ana opine à voix basse : un regard négligent suffit.

 

Passages en apnée dans l’eau courante de la pensée. Petits assauts d’angoisse aux tempes. Il prend sa température en introduisant l’index dans sa bouche. Elle a deux bouches, une d’eau chaude, une d’eau froide, pour traduire d’une langue à l’autre.

 

Le prénom d’Ana s’ajuste sur mesure comme un habit de peau. Celui du garçon lui fait l’effet de raideur incommode d’une chemise neuve, que le corps n’assouplit pas. Et si son nom ne lui collait plus à la peau, ouvrait la voie à d’autres antennes - une mouche l’usurpant ?

 

Une confession rétractée, une pause trop longue pour atteindre aisément le mot suivant, un décret de raison suffisante à l’aide d’un soupir. Elle rit de ses rictus dans le safari d’explications. Elle ne maîtrise pas l’emploi du conditionnel. Si seulement la conjugaison pouvait prendre soin d’elle-même.

 

Sur un ton bourgeois le garçon félicite Ana d’avoir si peu besoin de lui. Dans le blanc suivant, il rit subitement, une euphorie qui dérape vers le semblant, et s’affaisse en mutisme. Ses hoquets tombent un à un. Regarde, dit-elle, en montrant la table, ils figent déjà.

 

Sa frange, parallèle aux montants des lunettes est nette, bien nette.

 

Où va-t-elle, mais que fait-elle ? Ana, les accès de colère, de rire, de bouderie, cette machine maîtrisée intuitivement, façon de s'éloigner lentement, sans se retourner, jusqu'à disparaître : je vais au village.

 

Pourquoi ne pas suivre le conseil qu’elle lui donne, de suivre une autre femme ?  Elle dit je rentre, je ne peux pas, je ne veux pas rentrer en ville avec toi.

 

 

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De retour en ville sans elle, sans attendre elle reviendra, sans appeler, le corps douché, parfumé, il rejoint le balcon par la cuisine, sans attendre personne n'y est. Il saisit une chaise à l’osier martyr, il détrône la boule de linge oubliée, il s'y assied en balustrade pour qu’elle apparaisse : une forme de surplomb souverain, expirant longuement, détaillant longuement, il pense, fumant, évasif, si elle surgissait tout au bas de la rue, ça monte par ici, l'appréhension qui s'ensuit, laisse la porte ouverte et trouve-toi une posture, le temps qu’elle monte les escaliers, range tout ça, fais-toi une mine mais plus vite, dégage ce filtre à café, pas sur l’assiette, plie-le, que le marc ne dégueulasse pas tout. Il entend le pas calculé des marches d’escalier, le soupir au palier, elle frappe à la porte, la poignée actionnée qui libère le taquet, et cette chaleur apportée de la rue, une goutte de sueur au visage, qu’il recueillie au bout d’un doigt et pourlèche, ce geste si malvenu, autre chose à ranger ?

 

Assieds-toi, elle refuse, il n'y a que ce lit étroit, je peux pas venir dans une chambre comme ça, il n'y a pas la place pour moi (dans la langue du garçon, avec l’effort, erreurs et accent grave). Les coudes en triangle sous le menton de la fenêtre, quand elle balançait mollement une jambe sur l'autre pliée, sur la chaise, dans sa chambre. Lui sur le lit dont la tête vers la fenêtre porte le placard ouvert. Des puces : on ne les voit pas.

 

Inflations de jambes au secours de son indécision, une jambe étendue et l’autre un peu pliée, à toujours revenir à ce vouloir-l'enjamber, si bien que la jambe gêne, l’interdit mais impose d'en passer aussi, forcément, par la jambe. Humilié d'inconvenance avec ses postures pipées, et d'artifices qu’elle voit, elle ne veut pas, elle ne s’y sent pas bien, cette chambre, c’est comme elle le dira, un piège sans histoire, c’est à dire pas assez pour en faire une histoire.

 

Elle est venue lui dire qu’elle ne reviendra pas. Le garçon n’insiste pas, la fille s’en va. Il ne sait quoi faire d’autre que gratter. Il doit au moins cela aux puces, à force de trop gratter cuit, trop parler nuit.

 

Pécule épuisé, le corps éreinté son minimum vital, il prend son congé.

 

 

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Dans le premier métro, le grand garçon est le seul blanc du matin. Debout les femmes noires, assis les hommes noirs, tassées les ombres humaines assignées à la propreté des blancs, à la sécurité des blancs, les tôt levés une heure après, les boutiquiers d'un zèle obligé, sans que personne demande jamais pourquoi, peut-être l'heure indue, si mâtine, pourquoi lui, pourquoi moi, pour qui travailler, pour quoi ? Une dévotion de nourrice, c’est comme ça, pour la vie, parce qu’il faut bien gagner, pour vivre. Les yeux plissés encore mitoyens du sommeil.

 

Le garçon suit le cours des choses, la rengaine des rues et le contour des gens. Il additionne les pièces qui lui achèteront à manger. Le trottoir décline. La fièvre en montant croise le pouls qui descend. Les mollets en serpillières, gorgées de sang. Les jambes flageolent. Fagots noués dans les pantalons. Maintenant il doit trouver où s’asseoir, sans s’affaisser.

 

Saisi dans la foule par une stupeur qui dure. Stoppé net au passage piéton, une attente sans raison, une pensée qu’il ne parvient pas à penser ? Maintenant il faut dormir, car l’éveil point.

 

Une heure plus tard, il arpente des ruines dans un simulacre spirite. Il y a toujours un monde au-devant, on y mime des gestes anciens, des paroles à peu près. Mais sous les visages prévisibles, il y a un air fétide, une vision de marais et de végétations lentes. Sous les façades bourgeoises, des appartements vides.

 

Il reste longtemps caché dans ce parc, un autre l’a déjà fait, le fera plus tard.

Son ombre revient : il se croise plusieurs fois, là où là. Il perpétue Dieu sait quel délit dans chacun de ses gestes.

 

Silhouettes éclipsées au soleil ras, à la fin du jour. Vision loin du regard, regard loin des yeux, à cause de la fatigue, cette grande fatigue, à s’allonger au sol, par terre où vont les fientes.

 

Grosse fatigue, à cause des déjà-vus, à cause des faux-mouvements. Son vertige est l’œil inquiet qu’on lui révulse.

 

Relève-toi sur le champ, ne te retourne pas. Inutile de jeter par-dessus l’épaule un regard faussement intrigué sur l’obstacle. Le grand garçon sourit aux personnes qui l’ont vu tomber. Il les remet gentiment dans le mouvement, il cherche son port de tête et va droit devant, sans songer aux détours qui le feraient disparaître.

 

Au large d’une attention flottante, le regard alarmé, rouge net. Ana, parmi ce groupe qui avance bruyamment, dans la pente accélérée, qui commente à tours de bras une vidéo de la veille, deux garçons s’écartent et font une pantomime de crabes, géométrie heurtée, kung-fu amateur, un éclat de rire. Le soleil de midi, complice du clin d'oeil, la jeune vie, la belle vie.

 

Pas maintenant, il ferait intrusion, il ne manquerait pas de gêner, forcément, avec ses allusions alambiquées, engluées dans la traduction, il doit tourner les talons. Entraîné, tiré par la manche, sors de là, il tourne à droite ou à gauche, et dès la première rue, trois pas trop nerveux, il trébuche une poubelle.

 

Sa contrariété a une grimace spéciale : une insensible pression des mâchoires jusqu’à ce que les plombs des molaires lui métallisent le visage. Il ne mesure pas, il ne sait pas, la force brute, que sa tête pourrait maintenant éclater une vitre, percer la tôle d’une bagnole.

 

Après quelques minutes, un mouvement réflexe, l’étau desserré, la légèreté retrouvée délivre aussitôt une fatigue accablante. Il ne comprend pas, il ne comprendra jamais ce qui peut ainsi multiplier, pour les évanouir aussitôt, ses forces.

 

Au soir, place du figuier, le garçon vaque, isolé parmi les silhouettes, les ombres suivies d’ombres, les stations attentives prolongées, leurs demi-tours lacets, va et vient suivant les distances de sécurité.

 

Il fume debout une jambe repliée contre le mur, sous les éclaboussures de l’enseigne Buvez. Il soutient les regards qu’il attire, il prend la pose à son tour, une figure prête-à-porter, parée de formules décisives, d’imparfaits bien balancés, pour prêter à ce corps la foi d’une description.

 

Qu’on lui soutire un aveu, il se mordra la langue. En lui refusant une sexualité, on lui a imposé un sexe. Tout un jeu de litiges entre sa bite et l’idéale affectation où elle le cajolait.

 

 

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Le garçon retourne plus tard aux avenues brillantes, parmi les voitures, la foule permanente. Peur maintenant d’avancer seul, sans surveillance. Depuis quand n’a-t-il pas dormi, mangé correctement ?

 

Bienvenue dans Par-ici-s’il-vous-plait. Détaillé de pied en cap dans le silence qu’a fait son entrée, on a pigé, allez, le genre esseulé qu’il tente d’innocenter en se frayant une voie malaisée entre les tables.

 

Assis dos au mur, face aux drames concrets, échancrures, commissures, les duvets lisses et aspérités – le grand garçon s’augmente des expériences des autres, de-leurs-vies-qu’ils-ne-savent-pas-vivre-puisqu’ils-ne-savent-pas-vivre, puisqu’ils-vivent-simplement-insolemment. Les bandes juvéniles, les amitiés ivrognes, les mollets croisés, décroisés, les gestes impulsifs et les grimaces photogéniques. Les haleines mêlées, les voix éraillées portées aux oreilles penchées. Le couple muet, les yeux dévissés par-dessus l’épaule conjugale, le sursaut de tout le corps après une télévision prolongée, l’attente démotivée des deux filles qui fument sans plus parler, la fumée balayée d’une main lasse. La rumeur de la salle enfle à mesure que la bière l’enivre. La rumeur enfle, c’est tout à fait ça, et le garçon observe, avec inquiétude en effet, l’infusion rapide d’un fantasme dans l’air enfumé, et le mauvais virage que prend cette soirée. Et si quelqu’un dans la sourdine, - vous attendez quelqu’un ? Le garçon lève les yeux - c’est pour la chaise. Il baisse les yeux.

 

Une phrase écrite n’a rien à voir avec l’état de celui qui a pensé à l’écrire, l’aperçu qui s’exprime en lui par hasard, si ces mots sont de lui, ou s’ils attendaient leur moment, une phrase écrite est une phrase écrite, une phrase en moins, et s’il pouvait rester avec ce qu’il perd, avec presque rien, comment une parole (la serveuse ?) s’adresserait-elle à cette élimination constante ?

 

Larmes aux yeux, qu’un corps mieux habillé pleurerait pour lui en cette occasion.

 

Vie privée, répertoire des privations vécues, ouvert pour inventaire : examinant certains gestes d’ordinaire soustraits aux regards, lesquels réclament subitement l’assistance de mains étrangères, voilà ce que serait la tendresse. Autoriser le geste de soin aux endroits les plus réservés. Le ridicule achevé en douceur, le peu de honte livré sans confession - en échange de quoi on promet de porter demain les sous-vêtements d’un autre.

 

 

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Au belvédère jaune, les petits crâneurs. Epaules carrées en avant, ils font rouler le ballon mou, jouent des coudes et des poignets. Ils bondissent, stoppent et courent aussitôt. Ils imitent le fameux saut latéral jambes en ciseaux, amorti et ramènent la balle au centre. Ils forcent leurs voix sur l’éraillé, à l’enchère des jurons.

 

Le grand garçon se tient à distance, adossé au promontoire après les cent pas. Il porte régulièrement la Cigarette aux Lèvres, dans la pénétration feinte du touriste qui distille intérieurement Choses Vues, Détails Pittoresques & Commentaires Personnels. Les entrailles poissonneuses au ras des poubelles. Les caniveaux en crue de lessive. Les nouilles flottent dans l’eau de vaisselle. Les plantes grasses mijotent au soleil. La crasse fongible au rebord des fenêtres, les disputes prolétaires qui s’en échappent, répétitives, et les relents d’oignon frit. Les perruches chantent des répons. Il se renifle, mâchoire en avant, haleine inconnue. La déjection canine à l’écorce brunie, une décoloration progressive du grain de l’air, le dard solaire, la chaleur, l’empois du tabac. Les trois rebonds du ballon, l’appui au parapet et son regard en contre-jour, les yeux forcés d’être à demi-fermés.

 

Shorts et fesses mal ajustés, maillots de corps échancrés, naissances de moustache et mentons acnéiques, gueules de bagnard, sourcils rejoints. Ovales de sueur dans le dos, gestes précipités. Trous à la chaussure de sport. Pectoraux finement galbés, radicelles sombres, quelque chose sucré à la commissure des lèvres. Les adolescents font grand cas de l’étranger. Hey Mister, where are you come from ? Ils forcent l’accent, la gouaille, ils rient, et le garçon rit avec les garçons, comme l’idiot riait sous les quolibets. Le ballon dribble entre les jambes. La brûlure du soleil à la nuque, des cloques peut-être, et puis comme des parties dures lui cimentent le cerveau. Hey Mister, look at me ! Les gestes déclenchent des rires hyperboliques. I like it like this. Une bousculade, suivie d’un appel au lointain mais ça n’est pas un appel à l’aide. Un blessé grave s’occupe-t-il d’un coup de klaxon ?

        

La troupe avance. Le gamin est planté pieds écartés poings sur les hanches, crâneur. Une supposition de la somme de leurs gestes : attention, il suffirait d’un geste.

 

Détours d’escaliers, ruelles et passages sous porche. Une planche hors des gonds, des attaches de fil de fer, le genre de cour herbeuse avec des chats, débris de bois et de formica. Une balle perdue, une phrase entendue, bouclée dans la sourdine. Et des pneus, une épave de gazinière ou une cahute de tôle, une phrase qui donne de la voix, et le vise à bout portant. Un truc noir tombe à ses pieds. Personne jamais n’a fait mention de ce qu’il éprouve maintenant. What you want, Man ? Le môme mime un geste de fumer, lèvres en sphincter sur la pince des doigts, il roule des yeux exorbités. Encore Quelque Chose Noir tombe sur la droite. Un oeil en retard sur le mouvement des yeux.

 

What you want ? You want to shake it ?  Il la sort, plutôt longue, demi-molle, elle porte à droite. Les autres s'esclaffent. Soleil sévère, son ombre lui remonte au visage. Si ça devait mal tourner, si d’une fenêtre on l’interpellait. Personne dans les environs pour lui prêter foi. L’adolescent tourne sur lui-même. Il se la tire. Il fait la folle, les fait rire, à s’étrangler. Les canaux bouchés d’amalgames, le grand garçon bande à son tour, sourdement, trois petits tours, son visage s’en va.

 

Il a encore pris une émotion pour un souvenir. Va-t’en.

L’oubli le précède d’une phrase. Reprends.

 

 

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Dans le métro bondé un couple se déchire, l’homme est menaçant, la femme prend les passagers à témoins. Fortuitement, sa main en touche une autre, cet attouchement le révulse. Un échappement de pots, le klaxon furieux, le bus lâche les gaz en passant à sa hauteur. Il est ce moment-là, une avance rapide, va plus loin. Le garçon lance des signaux de son espèce.

 

A la station service 24/24, son coin cafétéria, un hospice de néons où s’agglutinent le soir les indigents du quartier. Un vieil habitué lui explique la machine à café, son fonctionnement capricieux, sa bouche puante, son col de chemise douteux, les réseaux de plis à la base du cou, une peau morte dépasse, portion congrue d’individu. Une aversion douce pour la morsure. Dégustation chorale, en lapées bruyantes, le café brûle la gorge. Il échange une cigarette contre un peu de confidence, il n’écoute pas, il lisse du doigt le formica, que tant d’ongles ont rogné à la tranche.

 

Un incident dans la rue, en langue ordinaire : aux prises avec deux policiers, un chauffeur de taxi donne l’esclandre en spectacle. Son public est acquis, délabré, hilare, devant la cafétéria.

 

Une ivrogne boulotte, huit sacs plastiques en grappes au bout des bras, gavés de haillons, un tablier à fleurs de cuisine, taille douze ans, qui ne couvre pas ses cuisses variqueuses, boudinées à ses côtés, c’est elle, manifestement, cette odeur ammoniaque. Le type a mugi contre la rue entière, il revient, titubant, se pousse contre elle, c’est son homme, il l’entreprend de caresses oursonnes. Son pantalon graisseux d’huile de garage, la couture de l’entre-jambe comme empesée de pets. Diverses croûtes séchées aux avant-bras, la gueule cirée et le cheveu torchon, les pieds nus noirs de corne, le garçon se dit mais comment font ces corps pour se cuirasser ainsi, contre l’infection ?

 

Il continue. Singeant pourquoi pas l’aisance de celui qui serait parvenu à imprimer à son corps la précision des mouvements de son âme. Une façon qu’il a de se regarder faire, sans cesse, allez, tu ne vas pas crever sur le champ. Epuisé, saturé de toxines, il erre en rotules dans une ville étrangère, par-delà la fatigue et jusqu’à la débilité. Même à gémir seul sous l’abribus, sa solitude se paye des représentants. Il continue à bout portant. Il courbe l’échine au-dessus de ses pas, il piétine son ombre sous les lampadaires, frappe rageusement du talon pour la faire entrer dans le ciment. Malaxe le cœur. Vite, là-devant, il voit venir les grands effrois. Le prochain passant qui passe, le garçon l’agrippe, c’est juré, par le col, et il le fait cracher.

 

Quand il verra son ombre quinze mètres plus bas, s’il ne fait pas attention à ses pas, voilà d’où remonte le mal sourdingue, depuis les couilles, le mal ridicule, qui fait tracer des graffitis obscènes au mur des latrines, voilà comment il épongerait un peu sa dette, envers la honte. Il n’a pas de numéro de téléphone, à écrire là.

 

Il implore les forces de l’ordre, il les supplie d’intervenir. Car maintenant il hennit, il rue dans les rideaux de fer.

 

Idiot debout dans la station de métro, hébété l’œil captif au carreau de faïence, le regard fossile, de l’autre côté, son corps laissé sur le recto, attend d’être bousculé pour lui revenir, sentant que sinon, faire le moindre geste pourrait bien lui coûter la vie.

 

Autrement, lentement, imaginant faire ses besoins ici, sans sourciller.

 

 

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Le matin au cri d’une mouette, puis deux, et la cohorte irritée.

 

Le matin lève les eaux noires de l’estuaire, il clignote aux flancs des bacs, soulève des odeurs de fuel avec l’iode et le poisson.

 

Le matin à l’extinction des réverbères, avec le camion bâché, le chahut des caisses de bière.

 

Le matin anime une grue sur les docks. Il relève les rideaux de fer, désemboîte les chaises en plastique. Il écume la terrasse d’eau savonneuse, et scintille aux vitrines du Commerce. Il remet le poids du corps dans les jambes, et le poids du cerveau dans le crâne.

 

Le matin force déjà les yeux d’être à demi-fermés. Les classiques ne parlent jamais de soleil levant.

 

Une seule question insiste : à quelle distance est le ciel ?

 

Le ciel est là, à portée de voix.

 

Le garçon marche donc aussi dans le ciel, le pollen qu’il avale et les phosphènes qu’il voit. Toute cette irritante réalité, devant lui mais sans lui, comme un effet spécial de la langue, ou de la lumière.

 

Seule cette irréalité l’oblige, pas les mots, pas trouver ses mots.

 

 

 

 

 

 

 

Lisbonne - Paris, 1995 - 2015