Toute l'histoire

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Au début, Empedocle :

 

«Vous n’êtes pas nés, vous venez d’arriver. 

Vous ne vivez pas, vous augmentez. 

Vous ne mourez pas, vous déménagez. 

D’ailleurs, comment pourriez-vous mourir, puisqu’il n’y a pas de vide à la place des choses ? »

 

 

 

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C’est une histoire, elle a un début.

Bien sûr, les histoires ont un début.

L’histoire a un début, et bien sûr, l’histoire a une fin.

C’est une histoire qui a un début 

et une fin.

 

Il y avait une lumière sur la terre. On voyait loin. 

Lumière pour les arbres, les fleurs et les bêtes sauvages et pour les oiseaux un bon soleil brillait partout. Paix pour tout le monde dans la lumière douce. 

 

Et puis hélas,

vitesse lente.

Une comète vient, la comète tombe.

 

Débris, poussière, vapeur et sulfates.

Un nuage noir couvre la planète.

Années d'hiver, années de cendres.

 

Les dinosaures s’éteignent. Les oiseaux survivent. 

Les oiseaux sont des dinosaures survivants.

 

Et puis hélas,

voilà les hommes.

Yahvé est désemparé.

Il les regarde, il aurait préféré

ne pas les créer.

 

Ils humilient le monde avec leurs violences. Ils souillent la terre avec leurs pestilences.

Alors Yahvé décide de détruire les hommes,

et tous les êtres vivants avec eux,

et toute la terre entière avec eux.

 

Mais Dieu seul sait pourquoi, il sauve l'un d'eux.

 

Un homme, un seul homme plaît à Yahvé.

Son nom est Noé, il est juste et bon.

Yahvé dit à Noé:  « Toi, tu construis une arche en bois et tu embarque tes femmes, tes fils et les femmes de tes fils. Puis tu embarques un couple de chaque espèce animale, ceux qui marchent, ceux qui rampent et ceux qui volent. Moi, je lâche le déluge. » 

 

Pluie quarante jours. Tumulte quarante nuits. 

Au quarantième et unième jour, silence enfin. L’arche ne tangue plus. Noé ouvre une lucarne et le soleil lui brule les yeux. Il pousse un cri, il court sur le pont, il tombe à genoux et il pleure. 

 

La mer lisse fait comme un toit sur la terre invisible.

 

 

 

 

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C’est l’histoire de la fin du monde,

et cette histoire a un début. Bien sûr, l’histoire a un début.

C’est le début de l’histoire de la fin.

 

De 1347 à 1352, 5 ans de peste noire, c’est la moitié du monde en moins. Comme ils meurent, les paysans ne cultivent plus la terre et les chemins s'effacent. Dans les villes silencieuses, le lierre grimpe aux fenêtres et les toitures s’effondrent. On voit des groupes d’hommes et de femmes égarés, ils marchent sur les genoux et ils pleurent. Ils accusent les juifs et ils tombent faces contre terre.

 

1918. Les canards chinois refilent la grippe aux porcs, les porcs la refilent aux américains, les américains la refilent aux espagnols, les espagnols la refilent à toute l’Europe, où 9 millions de personnes viennent de succomber à la première guerre mondiale. En un an, la grippe espagnole, c’est encore 50 millions de personnes en moins dans le monde.

 

De juin 1783 à février 1784, un volcan d’Islande crache dans le ciel d’énormes quantités de gaz sulfuriques et de cendres. Vents de Sud-Ouest, un épais nuage de soufre stagne sur l’Europe. Le soleil est rouge, la terre est froide, les campagnes stériles. Hiver cinq ans : en 1789, le peuple de France n’a plus rien, ni à manger ni à perdre. Alors il se retourne contre ceux qui accaparent les richesses.

 

Eté 2010. La canicule cause de terribles sécheresses sur le continent eurasien. Alors le cours des céréales flambe. Dans le monde arabe, les gens ne peuvent plus acheter de pain. Alors au printemps 2011, les peuples arabes cherchent à renverser leurs despotes.

 

Juin 1968. Si le ciel de Paris est clair, 

c’est parce que les voitures qui n’ont pas brûlé manquent d’essence pour polluer.

 

26 décembre 2004. Les oiseaux sont les premiers avertis. Ils volent loin dans les terres. 

Puis les chiens, les singes et les éléphants, ils fuient vers les collines. 

Quand les anciens voient les animaux s’enfuir, ils comprennent. Mais ils sont trop vieux pour fuir. 

Les touristes, leurs domestiques et leurs proxénètes, 

ils n’ont pas le temps de voir la vague, elle est déjà sur eux.

 

 

 

 

3

 

C’est l’histoire de la fin du monde,

et cette histoire a un début. Bien sûr, l’histoire a un début.

C’est le début de l’histoire du monde.

 

Hiver trois ans. Plus d’été. 

Partout le séisme. Loup déchainé, serpent Tsunami. 

Ciel obscur, plus d’étoiles. Fracas Tonnerre, Ciel Renversé. 

Fleuves par dessus bord, Champs et vergers noyés. 

La terre sombre dans la mer. Maisons et temples submergés. 

Les montagnes vomissent des flammes et des fumées. Sulfates en haut et cendres en bas. 

Le soleil est rouge, la terre est froide, le pays stérile. Hiver cinq ans. 

 

Jusqu’à ce que le monde s’effondre vraiment, 

personne ne laisse personne vivant. 

 

Les Dieux s’entretuent. 

Les frères se battent, ils se tuent à mort. 

Les parents assassinent les enfants. 

Les enfants mangent les parents. 

 

Temps rude pour tout le monde. 

Temps des haches, temps des épées, temps des boucliers cassés. 

Temps des tempêtes, temps des loups.

 

Discorde, sang et orages. 

Sous le fléau, les troupeaux tombent. Dans la prairie, les animaux fuient l'ombre. 

Mort et Colère sur toute la région. Joie nulle part. Tout périt. Des êtres vivants, il en meurt par milliards, et la terre toujours les couvre de chair étrange. Culotte de Merde. Comme ils ont péri, ils pourrissent. 

 

On était là avant.

 

Tous les rêves déchiquetés,

le monde casse, 

s’assemble. 

Mais personne ne voit cela.

 

On est là encore.

 

Babylone est morte. Byzance est morte. Rome est morte. 

Mais la terre et les cieux n’en ont pas été ébranlés. 

New York est morte. Paris est morte. Un monde meurt et 

c'est comme s'il venait de passer.

La course des astres n’en est pas troublée, 

la nuit vient après le jour, à chaque instant le présent sort du néant, puis retourne au néant.

 

 

 

 

4

 

C’est l’histoire de la fin du monde

et cette histoire a un début. Bien sûr, l’histoire a un début.

C’est le début de l’histoire de la fin.

 

 

Hiroshima : 20 ans après l’explosion

des enfants naissent et ils brulent vifs.

Tchernobyl : 20 ans après l’explosion

des enfants naissent et ils brulent vifs. 

Fukushima : 20 ans après l’explosion, 

des enfants naissent et ils brulent vifs. 

 

On a une arme qui peut tuer des gens qui ne sont pas encore nés.

 

On était là avant.

 

Tous les déjà-vus à l’instant,

le monde s’arrête, 

reprend.

Mais personne ne voit cela.

 

On est là encore.

 

La vie des hommes a une fin. Mais l’humiliation est infinie. 

La vie des usuriers a une fin. Mais la dette est infinie.

 

De tous les voleurs, les usuriers sont les pires : 

ils vendent l’attente de l’argent, c’est-à-dire ils vendent le temps. 

Les usuriers vendent le temps des hommes. 

Ils vendent les jours et les nuits. 

Or, le jour c’est le temps de la lumière, et la nuit c’est le temps du repos. 

Donc, les usuriers vendent la lumière et le repos. 

 

Alors quand le monde finira, les usuriers n’auront droit ni à la lumière ni au repos.

 

 

C’est l’histoire de la fin du monde

et cette histoire a une fin. Bien sûr, l’histoire a une fin.

C’est la fin de l’histoire.

 

 

 

5

 

C’est la fin du monde.

Bien sûr, il reste toujours assez de temps avant la fin du monde pour raconter l’histoire de la fin du monde. 

 

Et les pauvres regardent encore la télévision. 

C’est pourquoi les pauvres sont toujours aussi patients. 

 

Les pauvres regardent la télévision 

parce qu’ils rêvent de devenir riches. 

Les riches aussi regardent la télévision, 

mais eux 

ils rêvent de calamités, de fléaux, de catastrophes. Les riches en ont assez de vivre dans des publicités, ils voudraient que quelque chose leur arrive, ils voudraient qu’une chose arrive qui éclate leur vie gélatineuse et passive, ils voudraient qu’arrive un drame sanglant dans lequel ils puissent s’illustrer comme des héros ordinaires, par exemple comme des pompiers après un attentat, avec la gueule noircie de fumée, avec leur petite fille au téléphone.

 

On était là avant.

 

à chaque coup de feu, chaque clic,

le monde s’éteint,

recommence.

Mais personne ne voit cela.

 

On est là encore.

 

Les abeilles ont disparu. Pour de bon.

Les esclaves, les femmes et les enfants,

pollinisent les vergers à la main, en vain. 

 

La nourriture est empoisonnée. Pour de bon.

Mais comme ils meurent lentement, les gens ne savent pas de quoi ils meurent. 

 

Les porcs mangent les poissons,

les poissons mangent les poulets,

les poulets mangent les porcs,

et les gens mangent leurs morts.

 

La banquise a fondu. Pour de bon.

Un nouveau continent émerge dans le Pacifique : la soupe 

de déchets plastiques qui flottait là depuis 100 ans 

commence à solidifier.

 

Les océans sont vides. Il n’y a plus de thons rouges, plus de morue, plus de cabillaud, plus de saumon, plus de marsouin, il n’y a plus de raies, plus d’anchois, plus d’esturgeon, plus de lotte, plus de lieu, plus de colin, il n’y a plus de flétan, plus de sole, plus de dorade, plus d’empereur, plus d’espadon, il n’y a plus de calamar, plus de loup de mer, plus d’omble, plus de sardines, plus de turbo, plus de sabre. 

 

Il reste un peu de hareng, 

et des crevettes. 

 

 

 

 

8

 

C’est la fin de l’histoire

 

On voit le sommeil dans l’oeil des gens, les rêves que tout le monde fait depuis 20 ans.

On voit les rêves de poursuite avec appels masqués, colis suspects, coups de pieds dans les couilles, alertes conso, santé, bons plans, porno gratuit. 

On voit que les enfants mangent la mort des gens, les rêves que tout le monde fait depuis vingt ans. Dimanches au luna park, partouzes au bungalow, les amis qui imitent les imitateurs de télévision. 

Les actifs pourris, Toshiba Mitsubishi. 

On voit des aéroports en vigilance orange, les jeunes gens en costumes et oreillettes qui cherchent des explosifs dans nos corps, ils vont trouver les publicités qu’ils ont mis dans nos corps. Les petits prix sympa, info, porno, enfants, les millions d’années de morts toujours vivants. 

On voit les besoins, la faim dans les bouches, la soif dans la voix. 

On voit le sommeil dans l’œil des gens, la publicité dans les rêves et la mort dans les enfants. 

C’est fini, c’est maintenant, un million de gens qui meurent à l’instant. 

On voit un million d’enfants qui mangent les morts des gens, 

à l’instant, 

c’est maintenant.

 

Il y a des enfants plein la terre ce sont des mammifères, ce sont des rats, des poissons. 

Les enfants sont des fougères et du plancton. 

Il y a des enfants plein la terre, des millions d’années de morts toujours vivants dans les fougères. 

Les enfants ont faim, sont des affamés. 

Ils mangent les poissons, les fougères, 

les millions d’années de morts toujours vivants dans la terre, les mammifères. 

 

C’est déjà arrivé, ça continue, on voit un million de gens qui meurent à l’instant, et on voit un million d’enfants qui mangent les morts des gens, à l’instant : on voit des enfants qui mangent les parents pour faire d’autres enfants.

 

 

 

 

 

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A la fin Epicure : 

 

« rien d'insolite ne peut arriver dans l'univers qui n'ait déjà eu lieu dans la durée infinie »