dent pour dent
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

Les yeux fermés, le temps de dire je m’endors 

et déjà le pouls descend, 

les fumées montent et déjà des formes brutales, 

des formes gelées dès qu’elles bougent.

 

Elles réclament des noms : Courir & Panique. La chute, Ramper fatigue. Occupation des sols.

Les formes réclament des noms, et faire parler une voix haute pour raconter. 

 

La voix met quelque chose de plus épais dans les choses qui arrivent. 

 

Le temps de dire je m’en sors 

et déjà je rêve que j’ai rêvé.

 

 

 

  •  

 

 

 

Tu m’entends ? ces cris oh ces suppliques. 

Je cours je crie Arrête j’ai beau gueuler

personne n’entend ma voix.

J’ai beau crier je crie Arrête si je me retourne j’arrête la course un instant le temps de crier Arrête ! 

 

Réveille-toi ! C’est entendu il faut détaler encore courir plus vite, allez. Une main étreint mes pas et je dis putain le drap - si c’est le drap qui m’entrave je suis morte. Oh c’est ça j’ouvre les yeux et je comprends. Alors ça va je dis ça va mais la frayeur dans l’oreille je l’entends encore et je cours encore je chute encore et j’oublie d’arrêter de me dire à la fin je dors je meurs pas je dors je meurs pas. 

 

 

 

  •  

 

 

 

Ça recommence, les formes brutales les formes gelées dès qu’elles bougent. Les vagues. 

Tonnerre & Panique.

Les noms à voix haute pour raconter. Les courses et la guerre. 

Têtes penchées, bras tendus, bouches tordues.

Les questions alarmées, une injure. 

La voiture, de l’herbe. C’est Dimanche. Un incendie minuscule.

D’un coup les chiens. La chute, ramper. Une langue étrangère, un manteau, de bas en haut. 

La crasse, le monde. La compagnie, les femmes impossibles. 

Une blessure, les crocs, la cheville. Le far west. Des mouches, un coupable, la bouche. 

La neige, l’idiot, la voix qui dit ça. Le large, une catastrophe, c’est comique. 

Un nuage, un corps il est en sable, il parle à voix haute avec ma voix il dit c’est à moi.

Je demande à voix basse c’est toi ? 

Ma tête en sable elle crie avec ma voix : rends le moi.

 

 

 

  •  

 

 

 

C’est toi ? Cette main dans mon dos, c’est toi ?

L’air est pesant, malaisé. Je marche dans de l’eau noire jusqu’aux genoux. 

Cette force noire, c’est toi qui pousse ?

 

Je t’entends tu le dis à voix haute d’une voix gaie mais sans sourire c’est dangereux ici, n’est ce pas ? 

Comme on dirait il a fait beau aujourd’hui, n’est-ce pas ? 

 

La voix basse le dit c’est dans une pensée qui n’est à personne. 

 

Si je m’éveille je m’entends le dire j’ai déjà vécu ça. 

Mais quelle voix m’a fait dire ça m’a fait dire à voix haute ça va ? 

 

 

 

  •  

 

 

 

Souviens toi, dimanche on a joué à ce jeu, l’Aveugle ou quelque chose comme ça : tu poses ta main sur mon épaule et je ferme les yeux. On marche comme ça ta main posée sur moi les yeux fermés je vois pas. Tu me dis ce que tu vois et je vois ce que tu vois.

 

Tu dis à voix haute tu vois ? 

Je dis raconte encore.

 

 

 

  •  

 

 

 

De nouveau il faut se battre.

 

À voix haute la voix dit le combat. Les talons, les poings, les phalanges. Les os, les bruits, les coups.  L’écorchure, les oreilles brûlantes, le sang dans les tempes. Le front, l’arcade, les poignets. La main claquée, la poitrine, les secousses. Les épaules, le cou, la gorge, le noeud. Puis le menton, en avant. Mes narines saignent, je crois. Sa bouche, ta bouche, ma bouche. Mon haleine brûlée. L’odeur de l’herbe, l’odeur du sang dans l’odeur de l’herbe. Les joues, les yeux. Les yeux qui se ferment dans le sable, qui s’ouvrent sur une paire d’yeux contraires, où sont gelés tous mes gestes.

 

Je me réveille je respirais la bouche ouverte comme pour boire.

 

J’ai déjà vécu ça. Avant hier j’étais là-bas, la violence dans les deux bras, dans la rue j’ai gueulé un truc comme ça qu’aucun fils de pute ne me barre le chemin, ou quelque chose. J’ai fait un drôle de geste, l’œil en retard sur la main, la main déjà en l’air le coup est parti. 

 

Rien ne peut arrêter ce geste qui projette le sol au ciel, le sol tout entier qui me parachute au plafond. Je connais ce truc là, un choc de bref-espace, le réflexe enchaîné, un bond les coups évités, se relever ruer, sauter démolir.

 

- J’ai fait ça, moi ?  

- Tu l’as fait.

 

Pour cacher un crime qu’on a commis, on est obligé d’en commettre un autre.

 

 

 

  •  

 

 

 

Non c’est pas toi, c’est pas possible. Tu n’as pas bougé je te le dis j’étais là tu n’as rien fait. Oui, écoute - tais-toi un peu, tu veux ? - c’était ta voix mais c’était pas toi. Attends je te le dirai il faut que j’écoute la voix disait c’est fini ou non attends c’est un beau début, quelque chose comme ça. Tout était calme je t’assure tu dormais. Et moi réveillée combien de fois tout à coup dressée sur un coude le levier de la nuque la tête en arrière la tête trop lourde je me suis levée. Pieds nus sur le carrelage il est super froid et j’ai buté contre la chaise et j’ai dit merde. Et j’ai dit ce noir c’est étrange, le jour devrait être là. Et j’ai bu à la cuisine un verre d’eau sans allumer, j’ai su faire ça dans le noir. Sais-tu quel jour on est on avait décidé de partir et les sacs étaient prêts. Il faut vérifier de rien oublier près de la porte tu crois qu’on aura assez d’essence aujourd’hui c’est dimanche. Et tu as décidé de partir sans moi.

 

Je disais ce corps est le mien qui disait est-il fait pour les chiens ? 

C’était ta voix mais c’était pas toi.

 

 

 

  •  

 

 

 

D’abord le plus net, ce sursaut qui ramène parmi les sons quand la tête se superpose de nouveau à la tête - je me souviens - et gémir avec une nuit entière dans la gorge. 

 

Je t’ai entendu le dire tu as dit c’est un beau début, n’est ce pas ?

C’était ta phrase, la phrase où parler, c’est à dire revenir à la surface où il suffirait d’obéir à la voix quand la voix quitte le corps pour vibrer ici, avec le timbre qui sonne dans l’air qu’on respire.

 

Parler n’est pas juste après penser, mais juste avant. 

Par exemple un mot imprévu peut se ficher dans l’esprit comme une écharde et paralyser la phrase qui était en train de se dire, pour un moment très long (parfois pour de bon).

 

 

 

 

 

 

La voix trempée fait son discours dans toutes les bouches. 

C’est quoi ? Surpris de l’entendre au dehors, c’est toi ? 

Cette fois il faudrait se souvenir, graver deux ou trois mots dans la cire pour les lire au réveil, cette fois au moins un mot. Mais la cire molle ne fige pas.

 

Si je me rendors, je passe en descendant par ces phrases entendues si je savais je sais seulement que j’ai entendu cette phrase à voix haute, il est pas fait pour les chiens. 

 

Elles m’ont gratté avec les doigts elles l’ont arraché à mon ventre. Je ne voulais pas, je voulais résister et je ne pouvais pas. Le liquide est sorti, j’ai commencé à saigner et elle ont rentré tous leurs doigts. Elles ont entré leurs dix doigts. Elles m’ont arraché un truc qui ressemblait à un petit foie. Elles me l’ont montré elles me l’ont mis sous le nez et elles l’ont donné au chien. Huit heures après le chien s’est soulagé au pied du rosier. C’est une fille a dit le médecin tout sourire c’est un beau début.

 

 

 

  •  

 

 

 

C’est la phrase où tout recommençait, c’est dangereux ici, n’est-ce pas ? 

Ta main dans mon dos, tu me forces le passage. Et on marche de nouveau sur ces sentiers abrupts au bord du vide. Je peux toujours refaire ces gestes idiots, gestes des doigts discrets pour conjurer la peur et puis

Combat, Hauteur, Panique,

un coup de talon a suffi

pour entrer dans l’air.

 

Alors la mer soulevée, 

dure, je heurtais.

 

 

 

  •  

 

 

Le corps est en bas il repose, 

il n’est pas fait pour les chiens.

Jamais je n’ai rien vu d’aussi net, rien vu d’aussi beau, 

la peau blanche et les ruisseaux , le sang et l’eau de rose, les bras cassés, les tissus trempés, 

jamais vu un corps aussi beau 

que depuis les yeux de son bourreau.

 

Hors d’haleine tu vas contre le froid, à longues enjambées vers le ciel bas. 

Un dépotoir son azur. 

La mer alentour, son bourdon insolent imbécile éternel. 

 

Le silence est la menace, 

le bourdon est la foule.

 

Qu’aucun fils de pute, 

et dans l’avant geste 

le bras qui manque. 

Toujours la même peur, je n’y arriverai pas.

 

 

 

  •  

 

 

 

Je tiens maintenant une image répétée, tuante comme à travers une neige d’écran, et je suis sur le point de me réveiller. 

 

Pour un réveil en sursaut, combien de fois je dois appeler ? 

 

Tête plaquée sur l’oreiller, je peux ouvrir un œil sans quitter le sommeil, 

je peux même dire NON et reprendre le rêve où je l’ai quitté.

 

 

 

  •  

 

 

 

Je me rhabille avec la peau mais il y a toujours un truc qui coule, 

mon cerveau en sable et ma tête en sac, la lever ça ne se peut pas, 

un sac de sable la bouche à l’oreiller si elle se lève la tête ça versera ce sable elle ne peut pas, 

la tête et dans quel sable est mon corps ça ne se peut pas.

 

 

 

  •  

 

 

 

Tu es là ? je tendais le bras pour tâter sous le drap épais et je le trouvais, il était mou. 

Il était chaud, il enflait. Il était lourd dans ma paume. 

Et si tu étais réveillé, pourquoi tu ne disais rien ?

comme si tu étais mort sans souffler je le faisais

pour un mort essoufflé

en m’endormant,

sans finir.

 

 

 

  •  

 

 

C’est toi ? 

J’ouvrais les yeux sur une paire d’yeux contraires. 

Bouche tout sourire, les mots en rafale bon et sinon toi, ça va ? 

jusqu’à l’issue fatale, c’est aujourd’hui, n’est-ce pas ? 

 

Ta main lourde dans mon dos, c’était donc cela cette présence noire, cette force. Suivie, je suis poussée. Morte, celui qui me tue me secourt. Tu me souris c’est dangereux ici n’est ce pas ? Sous les coups ma tête tombe. Elle roule tu la vois. C’est ridicule, elle te regarde encore. 

 

Sourde, cette voix comme si elle sonnait sans parler, elle vient d’un corps écrasé. Il est en bas il repose. Il n’est pas fait pour les chiens.

 

Non personne ne tue personne. Personne ne barre le chemin. Aucun fils de pute aucun chien, pas de morsure à la peau du dos. Et si je touche là ? Ça recommence ne crie pas. Je te parle non ça va. C’était moi. D’accord d’accord je touche pas.

 

Tu sais, tu dors parfois les yeux ouverts et sans rien voir, c’est là : les images, le vent et les falaises, la mer bien tempérée, le sang de tous, le sang des animaux, les corps mis bas, les effrois de chute, les abandons, l’emploi des mots.

 

Tu crois parler mais tu es en train de fouiller mon sexe. 

Tu crois être tout près du point chaud, mais tu fais peau avec la peau. 

Tu n’as pas d’œil pour voir ton œil.

 

 

 

  •  

 

 

 

Tes yeux mon beau ils sont sales. La peur colle à tes cils. Laisse moi te les nettoyer. 

Tu vois je suis là je veille sur toi. 

Et si tu dois de nouveau te battre,

si tu entraves tes jambes je suis là 

pour tirer le drap. 

 

Tu vois je suis là, et si quelqu’un doit trembler aussi dans cet effroi c’est moi. 

Un drôle de geste, ce petit retard de l’œil, la main claquée. Le genre de brèche par où les rêves remontent. Un goût d’herbe et de sang mêlés, sourire dans la bouche.

 

Dehors c’est juin tu vois, midi clair comme prononcer le mot juin ensemble. 

Le jour est là, et si tu venais avec moi nous irions dans la foule effacer nos mauvaises mines. 

 

Et puis. Saisi dans la foule par une stupeur qui dure, une fracture s’ouvre alors dans la journée, casse le corps en pleine journée. Tu perpétues un crime absurde dans tous tes gestes, tu ne sais plus avancer seul dans le visible. Les paupières compriment les yeux, et tu vois un soleil si brûlant que tu dois les rouvrir vite, pour ne pas t’aveugler.

 

Et soudain le corps brisé net au milieu d’un cri, 

c’est comme ça qu’on meurt en bâillant, le cerveau plein d’éclats.

 

 

 

  •  

 

 

 

C’est la fin, et si tu penses ça ne peut plus durer, 

justement 

ça dure.

 

Tu t’enfonces, 

tu descends seul

dans ces régions où seule la maladie va.

 

 

- Je respire encore ? 

- Oui ça va, mais de plus en plus bas.

 

 

 

  •  

 

 

 

Voici la vie faible, la vie égale, 

la vie qui a l’étendue pour elle.

 

Bientôt la coulée noire, la glissade, 

tu vas aux muqueuses,

 

à la nuit où tu te noies vivant, 

voyant et calme.

 

 

 

  •  

 

 

 

Mousses, humus, mues de couleuvres au sol, tu finiras par t’y étendre, dans la vie microscopique et brève. Sur un tapis d’épines de conifères, des carapaces de scarabée bleu, de l’aluminium et des lambeaux de plastique ont repris des formes végétales. Dans les régions que tu parcours, le plus souvent rampant, animal véloce et fuyant, les traces de songes éteints font une surface rugueuse, où on ne dort plus jamais.

 

 

 

 

  •  

 

 

 

 

La douleur là-haut, qui mord les dents, elle te laisse descendre.

 

Et nos cris là-haut tu n’entends plus, tu descends.

 

- Je descends ?

- Tu descends.