Tuba

 

Quand on descend en Tuba, le long d’une voix en rigole, elle coule une parole dans le tuyau, dans les coudes elle change de sexe, d’âge, de ton, de langue et d’accent amusant.

 

A mesure qu’on descend en fosse, cette voix qu’on entend, c’est une voix qu’on peut manger avec les doigts, on l’embrasse à la pelle, on en mastique des bouts. On l’étire, on la malaxe, on en fait une pâte qu’on étire encore, on la pétrit en petits pains qui n’auront pas d’envers.

 

Il y aussi des grumeaux, où les mots languissent après les pains. Toutes les langues aussi. Non, pas toutes les langues. Il y a des ouzbèques articulés

 

Un son lourd et grave lancé sur une planète forme un cratère, il effondre une planète comme un pouce appuie sur un oeuf. Un son de tête lancé contre une planète la fait voler en éclats, en rejets de météores, en purée d’étoiles. Les météorites jetées contre les pâtes font des trous dans les croûtes les plus dures, aèrent les mies les plus denses.

 

Il y a des gens installés là, à demeure, en baraque, en famille, des sujets en formation, au levain, au labeur, des corps en construction, aussi bien des ombres, des auras floues, les flocons, les flaques, le placenta, une foule de sujets, des orientaux, des errants, des remplaçants, des pelotons, des marins.

 

Et celle-là c’est Médée, par exemple, une Médée à la gomme, une silhouette ébauchée, qui n’a plus qu’un mot à dire, un mot de trop mais qui dure. Médée confondue en brume, un halo de bouche, un cri de rage, elle voit ce qu’elle va faire bientôt, non mais Médée arrête ! Viscères outrées, elle peut plus arrêter son bras, et voilà. Revoilà. Le massacre des bourgeons, la fouille des bidons, les agneaux d’osselets. Atroce Médée.

 

On laisse Médée écarquillée et on descend encore plus bas, aux occasions de naître comme des façons d’habiter : voici une chambre, un escalier, un pré, un bois, mais peu d’empreintes. On découvre des lignées de chambres privées, rêvées, à soi, des chambres de maison, des chambres d’hôtel, de baraques, de cliniques, des escaliers, des foules, des forêts d’escaliers, des escaliers en soi, des lieux d’escaliers, sans paliers, sans buts, sans départs ni portes d’arrivées. Des escaliers en bois, en pierre, en carton, et même des escaliers de verre, en tiges de verre. Précipités de course à pied, des chutes en escalier, des descentes d’escaliers en descentes de lit, des organes en descente d’escalier, des demi paliers, des montées quatre à quatre, des descentes en culs carrés, les entresols sautés, les volées de bois d’escaliers, les ratés d’escaliers mal dessinés, des bascules lentes, des dessins d’escaliers, des glissades, des corps en balance, des descentes d’organes, des balustrades, des regards, des chutes d’escalier, des marches montantes de suite, descendues ensuite, giflées soudain, des marches loupées, mal dessinées, un arrêt manqué, mal demandé, un dégradé lissé, mal dessiné, un sommeil gris sur une nuit noire, une volée de bois, une chute d’escalier, une descente de lit, un pas aux enfers, un sombre augure, le bout du pied, le talon dans l’eau, les pieds dans la vase, visage enfoui, vagin vorace, des sables sans réponse, des mouvements muets, la coulée dans le sombre, éboulis de toutes choses, et plongée au bouillon.

 

Arrivée au bouillon chaleureux, nage parmi les bulles écloses, à tourbillons, à gros remous, à feu joyeux, fou d’oubli, des flammes, des bouées, un court-bouillon, et c’est là, aux selles cuisantes, que l’eau lave les os.

 

On sort de Tuba par le bas, un petit pain sur le bout de la langue.