les yeux blancs

December 21, 2015

 

 

 

Les icebergs glissent à l’horizon. 

 

L’océan arctique est en crue, on sait pourquoi. La montée des eaux va aux volcans. Les vagues versent par dessus bord, les cratères bouillonnent, font des vapeurs. Dans un cratère il y a des baigneurs. Ils flottent déjà. Comment ils sont venus là, je ne sais pas pourquoi.

 

Ils barbotent, vêtus d’anoraks dans l’eau brûlante. Enlacés ou déjà séparés, ils flottent, ils forment des grappes. Ils rient les bouches grandes ouvertes, et les yeux blancs comme les yeux des poissons bouillis. Ils rient ouvertement et silencieusement, ils ne rient pas, ils ouvrent les bouches et leurs yeux sont blancs.

 

Certains corps ont des visages connus, les visages du jour qui font de la figuration sur les corps la nuit. Sans dire un mot ils rient. Mais ils ne rient pas, il ouvrent la bouche et ils montrent les dents.

 

Je vois qu’ils m’invitent sans me voir, je vois que les yeux disent viens, ils sont béats.

 

Inquiet, je les observe et je fais mine de pas bouger. Comme je sens mes pieds glisser, je prends appui, et je fais mine que rien. J’hésite un instant, je me demande s’il faut me jeter à l’eau, ou redouter le chaud et froid. Mais je glisse sur les sédiments rapides et les coulures de lave ancienne. Je retiens ma glissade (tiens, c’est possible ?).

 

Sans avoir pu décider, je suis plongé. Tout vêtu d’anorak, dans le liquide enveloppant et très chaud je flotte sans me débattre. L’eau est plus épaisse que de l’eau, d’un bleu plus limpide et lumineux. Des colonnes de bulles bleues remontent du fond noir. Les remous me bercent mais c'est violent. Les vagues m’élèvent au ciel, elles m’accompagnent dans mes chutes, elles me laissent pas sombrer.

 

Souvent de nouveaux baigneurs, charriés par les vagues, ils vont au grand bain. Frôlé souvent par des anoraks comme le mien, tous les visages pareillement bouches ouvertes, les yeux bouillis comme ceux des poissons cuits. Je touche parfois les corps, je les repousse ou les attire à moi, je prends appui sur les anoraks indifférents. 

 

La tête renversée et la bouche ouverte dans un rire arrêté, il y a des baigneurs qui dérivent et des passeurs qui paressent, les parents disparaissent et les enfants de face. 

Il y a des baigneurs qui sombrent et moi je flotte. 

Ceux qui vivent encore 

font un geste 

de natation, 

ou font de la main un signe, 

un réflexe,

ils sombrent et moi je flotte, je suis le seul,

mais seul parmi ceux-là,

qui périssent un à un

dans le grand bain, 

pour que moi,

je n’y meure pas. 

 

.

 

 

L’eau que la nuit éponge, demain en garde un litre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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