le retard (8-24)

8. Les cris

 

Passées 9 heures, tu peux être à ta guise dans la salle de bain commune. A moins qu’un clapotis, une toux grasse, ne te fassent attendre, serviette au bras, savon en main, derrière ta porte, que tu hésites toujours à laisser ouverte, même entrouverte. Tu ne sortiras qu’après les pas assourdis, le claquement de sa porte, pour ne pas sembler avoir attendu exprès. Au risque de te faire doubler par plus prompt, un autre pensionnaire, chômeur aujourd’hui lui aussi.

 

La moiteur, le miroir embué quand tu entres, le nez assailli des odeurs du voisin, son eau de toilette bon marché, badigeonnée. Relais de vapeurs, tu aimes cela, cette intimité passée d’un corps à l’autre, sans contact. 

 

Une lucarne ouverte sur la cour de l'école, les cris de récréation réverbérés, et la lumière au travers du rideau de douche, moirée comme le fond d'une piscine au plafond. La lucarne trop haute, tu ne vois jamais quand parfois ces cris sont gueulés d’adultes.

 

Un poil qui n’est pas des tiens (crépu).

 

Sortant plus propre, tu te sens plus fort. 

Partant, tu sors, tu achètes le ticket modique, tu prends le métro, tu te rends à la faculté.

9. La faculté

 

Tu vas aux escaliers, aux couloirs frais, menton haut et le pas simulé de la routine. Tu consultes rapidement les plannings, tu te rends à la salle choisie pour le cours choisi, mettons de philosophie politique, généralement vide et fermée, la poignée trahissant ton tourisme. Personne à l'entour si tu te retournes cherchant dans le même cas, personne, ça va. 

 

Tu comptes ta monnaie, pour le café de la machine. Tu regardes cette belle jeunesse, galbée, fringuée, aux terrasses en lunettes, en grappes, en pelouses, les garçons et les filles, sûrs d'eux, nouveaux venus, aux débuts de leurs pouvoirs d’achat.

 

Elle parmi ceux-là, chevelure noire et un visage soudain, aussitôt net, dans une blancheur inaugurale, et tu te dis mais le soleil ne l’atteint pas ? Arrêté. Debout. Sidéré. Une chaise à la main, plutôt celle-là. Assis mais non. Plus près, l’air de rien, de seulement chercher l’ombre à la table d’à côté. Elle ne t’a pas remarqué, toute à la conversation de son amie, suspicieuse, elle en face d'elle, qui calcule tes allées et venues. L’équilibre inquiet de ton corps trop grand, comment le plier correctement ?

 

Suivant les plis de sa jupe quand elle s'assied, la détente des formes quand elle se lève, les bandes plus sombres alternées. Les bandes claires, l’ombre au poplité, les mollets galbés au col des bottines. L’ombre sous la visière de la jupe, penchée pour enlever ses collants après que, tu te dis ils ont l'air heureux ces étudiants, la fermeture éclair se soit désunie, sa peau si matte, entre le pli des aisselles et le départ des seins, le siège, l'espace inféodé.

 

Elle se lève, laisse l’amie là, il faudrait la suivre où elle va, mais alors ne plus revenir si elle revenait, comment savoir où elle va, si elle revient ou pas. 

 

Tout le chemin, elle se suit. A-t-elle des yeux dans le dos, le sait-elle, que ton regard la pousse au bas des marches, une deux trois, de l'entresol puis le long du couloir épais, près des fenêtres où sont les étudiants, étudiant, passant l'entrée sans porte qui fait un coude avant la porte, hésitant, la main à peine posée sur la poignée qui fléchit, derrière la porte qui se referme, mollement, sans toi, renvoyé sans conviction au panneau d'affichage, hésitant puis va. 

Tu sors, tu t’en vas.

 

Dehors c’est un attentat solaire sur plaque chauffante, l’esplanade de dalles blanches, les yeux forcés d’être à demi-fermés, la main en visière, le fer rougi au front, tu passes entre les grappes noires, les étudiants, tu te dis mais comment ils font pour rester sur ce grill ?

10. La rue montante

 

Tu trouves refuge au jardin jardiné, mais sale et jonché de débris de bouteilles les allées, de merdes et leurs papiers, aux abords des bancs. Grand jardin pourtant voisin de l’université, ceint d'avenues grandes, élargies vers l’autoroute. Primeurs de magnolia, et l'apaisement simulateur des pétales. Les avions lourds dessus les arbres s'écrasent pas loin. Sous leurs ailes les allées balayées d’ombre et de terre battue, quasi vides sinon de vieux couples, prolétaires, autochtones, venus régler là un contentieux, au beau milieu. Jardin bordé de voitures grégaires comme des colonnes de gros insectes. 

 

De la place au jardin passent, pause panier, repassent les petites mères. Cabas au ras des cuisses, d'où sortent des feuilles vertes. Courbées, s'enfilant dans les rues montantes. Feuilles vertes du cabas-mère. Tu suis du regard, tu talonnes à pas de velours, tu te mets à table, chez elle, chez eux, entre les perruches et la télévision, qui braillent de concert, entre la cuisine et le salon. Tu vas dans la chambre à deux lits, où la cadette a plié sur une chaise ses premiers rebonds de sous-vêtements, et tapissé sa portion de mur d’affiches de minois, de cuisses satinées guitares, chevaux, les blousons les chanteurs. Le frère l’autre moitié, le foot. Les T-shirts, la lessive, le poisson odorant qu’assaisonne le détergent au citron vert, une passion pour la propreté chez soi. Chez elle. Mais il faut annoncer qui on est dans la montée d'escalier parce que l'interphone ne marche pas bien, pas toujours, alors on ouvre sans savoir qui c'est, alors on ouvre la porte, on gueule « c'est qui ? » et on la laisse ouverte. 

 

 

11. Le belvédère

 

Pour monter au belvédère il faut appuyer le corps parallèlement à la pente. Les gens qui habitent là sont des montagnards, tu penses. Pieds agacés, parvenus au sommet avec le sentiment d'être sorti de soi,  fierté sous la dictée, je sais ce que je veux.

 

Trafic de toits, c'est la règle. 

Trafic de doigts, c'est l'usage. 

Index tendus, on voudrait ignorer la distance, comme on crache d'un pont, d'un balcon. 

Du pont autoroutier, son bourdon qu’on entend d’ici, les grilles du tablier, métalliques à claire-voie, quadrillées si fines si bien qu’avec la vitesse on dirait que les véhicules volent, à quel temps de chute, 

tu te demandes. 

Tu te promets d’aller tout à l’heure marcher sur le pont, 

te rendre compte par toi-même, écouter le bruit par les os, ce métal assourdissant. 

Tu ne le feras pas.

 

Brouillard de chaleur. Tu n’oses plus regarder le ciel brûlant. Ton oeil tiqueur a fixé un rictus. Le calme est grillagé. L’ombrage n’y suffit plus, et tu respires mal, la bouche pâteuse, pas d’eau, pas de plongée vertigineuse dans les profondeurs moirées.

 

Le pont enjambe. Le début du désert de l'autre côté. 

Tu aimes le fleuve qui est enjambé. Tu es là. 

 

Elle aussi. 

12. L’image

 

Le cliché est pris, est prié d’y croire, c’est bien elle.

Elle ici, parmi ceux-là.

 

Autochtone isolée sur ce présentoir à touristes, blanche et noire parmi les bariolés, dans une attitude de lectrice, où l'instantané fait de l'ombre. Epaules dénudées, une main distraite caresse l'échancrure, se touche avec la main du soleil. Peau hérissonne qui sent le rayon. 

 

Lunettes noires sur le haut de la tête, le menton bas dans une position minutée vers le livre, 

fait au cou deux plis fins. 

Une photographie au devant, lamelle d’elle au dehors, 

qui est-elle au dedans, que veux-tu savoir ? 

Son nom ? ce qu’elle lit ? 

comment sa peau mate est si nette ? 

Sa journée par le menu, le timbre de sa voix, la mélodie qu’elle fait quand elle marche ?

La salinité de sa sueur ? 

 

Cent pas ici

pas vu pas pris, 

et cette question, ourdie, enfin prête ?

indolente, laconique, 

qu’attends-tu ?

 

Avance,

retire délicatement

l’œil qui l’a vu,

et montre-toi.

 

Il n’y a que vous deux, 

l’estuaire, vos regards, 

ton incrédule, 

impatient 

regard dans l’estuaire.

 

13. La rue descendante

 

Tu descends, accompagné d’une jeune femme vers une aire démesurée, le fleuve grandissant, l’horizon approché, ton désir de chute, de chuter avec elle serait tellement plus agréable, plus moelleux, risible et sans dommage.

 

Ana elle s’appelle tu dis Ana elle dit et toi ? 

Elle ne répète pas ton nom abrupt dans la pente abrupte que tu dévales à ses côtés, sans oser encore.

 

Chaque défaut de compréhension relance opportunément le dialogue, chaque mot inconnu l’embranche à de nouvelles digressions. Efforts de traduction, effets d’accentuation. Chansons de gestes tes erreurs amusantes, mises en bouche & répétitions, tu dérives ta pensée de celle que tu trouves dans les mots qui te l’apprennent.

 

Nommer dans une langue étrangère sépare les yeux. 

 

Dans le pas cadencé de la pente, les lignes brisées de la rue à elle, d’elle à tes pieds, de la rue au soleil, de la plage du sternum au liséré de l’ombre, bien net. Guettant oblique sous le bras balancé la naissance du sein quand à chacun de ses pas l’échancrure bâille un peu. A chaque va-et-vient de sa robe, un bruissement léger. 

Comment traduire va-et-vient dans une même langue ?

 

Parfois vos mains frôlées, une fois c’est comme si tu avais voulu la prendre. 

 

Tu l’écartes aussitôt, embarrassé. 

 

L’incident passé sous silence, vos profils déclinent en dehors, la marche poursuit sans ralenti. 

Alors un poids fâcheux leste tes phrases, comme tassées sous les pieds. L’apnée prend le pas. 

Pour que ta voix soulage le souffle, il faut faire vite. Si elle se tait, tu t’enlises. 

 

Tu auras frappé trop sèchement son prénom à la fin d’une phrase qui voulait l’embrasser. Cette sortie lui a offert un prétexte pour prendre congé. Inquiète ou lassée, à la prochaine rue elle dit qu’elle doit rentrer.

 

Tu lui lances le nom et l’adresse de ta pension. Elle dit qu’elle connaît, sans se retourner.

 

14. L’attente

 

Tu approches sur la place une partie de pétanque, intrus planté parmi les joueurs, gênant sans gêner, comme l’idiot qu’on tolère à proximité, tu souris quand ils rient, tu acquiesces aux commentaires, circonspect aux points disputés, sans te prononcer. Ose un salut en t’éloignant : si on te gratifie d’un raclement de gorge, c’est bien assez.

 

La chaleur ensevelit le corps dans le corps. Toute l’eau bue aux fontaines, projetée au visage à grandes giclées ne dissipe pas le goudron alcoolique. Tu renonces. La vie engourdie à quatre heures de l’après-midi.

 

Au pied de chez toi. Tu dois rentrer. Tu vas rentrer. Tu rentres.

 

Des œillades tout le jour, tu sais regarder un mur. Tes yeux frottent les surfaces, jusqu'à tomber sur une tache, une vue hébétée. Une douleur apprêtée, un besoin mécanique, un objet. 

Et toutes les figures qui se servent de cela pour s’installer, le temps de déranger. Figures comme qui odeurs de rose, fatigues conniventes et sans paroles. Charmant boudoir pour l’amour, promenades et plaisanteries, que partout elle te suive comme un joli chien en parfums. Un fil au bas du ventre, une sève épaisse comme si, le pouls de l’approche avec aussitôt les chairs mouillées. Le gras des fesses en posture cheval, le sexe en forme ultime d’hostilité. Toutes ces figures sans prendre forme, d'apparitions, le temps d’assiéger.

 

On frappe à ta porte, comme jamais. Quelqu’un au téléphone, en bas, c’est pour toi.

    

15. La danse

 

En bandes piétonnes aux sorties des boîtes, les garçons rasés de près, les filles décolletées, jeunesse apprêtée, tout leur monde très propre. Toi en chemise grise sans faux pli avec le pantalon assorti, c’est du meilleur effet. Mais la veste jetée sur l’épaule, c’est un peu sophistiqué, non ? Elle est du cachemire, oh les hommes français sont tellement plus élégants.

 

Insensé, te trouver pendu à son bras, sa main serrée doucement au creux du coude, elle te replace dans le cours de l’approche. Ana si belle : son chic de bandes croisées, découpe ici et là d’obsédantes plages de peau, avec un négligent travers en tenue de soirée. Elle sera venue comme ça, aura choisi cela pour toi, spécialement, seulement. 

 

Capable de l’amuser en thèmes et versions, calembours de longue haleine lancés dans les pentes du quartier. Parfois avec son accent tu changes ta voix dans les mélodies de sa langue. Elle a mis sur tes mains quelques gouttes de son parfum et c’est étrange comme ce parfum t’excite davantage, cette aura au bout des doigts, qui vont d’eux-mêmes aux narines. 

 

L’air du soir retient une pluie dans ses laques. De grands éclats de fer brillent aux immeubles. Une torpeur atone dans les feuilles d’arbres. On n’appelle pas l’obscurité une couleur. Des sons légers, détachés plus nettement, on dirait que quelque chose va se produire. Dans l’espace flotte une sorte d’intuition, semblable à un début de soûlerie.

 

Comment au juste certaines émotions arrivent quand même, avec certains discours dont tu pensais que l’époque t’avait privé : pensant qu’elle pourrait, elle aussi 

mais oui. 

 

Au sous-sol, Ana danse : une récitation de hanches, de bras serpentins, de seins satisfaits, elle danse où son corps lève des figures, sur un fond de foule estompée. Même aliénée à des affects de masse, Ana danse pour elle seule, plus vite qu’aucun geste alentour. Elle danse seule, plus lente, parmi d’autres corps foudroyés nets, à l’unisson. Sur la piste on se rencogne à ses excès, on lui réserve une scène de favorite. A la ronde un sourire cinglant, sous des yeux insolemment fermés. Volte-face, demi-tours, détentes, impacts, en syncopes, en diable, désirable. Saisi, tu délaces tes jambes et tu les lances dans le duel, tu imites ses mouvements pour en relayer en toi les effets, avec des facilités de sommeil. Tes bras jetés au devant, percutés au dedans, t’impriment les rythmes, te réverbèrent à tout l’espace. Contacts dérobés, attouchements brefs, la danse te frictionne à cet arc érotique.

 

Reprend ton verre en main, ton souffle à une cigarette, coude au bar, tympans pressés, crâne massé aux infra-basses, regard dilaté, tu fixes la danse d’Ana en un gel de tout l’oeil, comme la musique dure. Tu regardes son corps comme s’il n’y avait plus rien après.

 

Epuisée, elle vient déposer une tête brûlée à ton épaule, lui confier son abandon, un halètement d’idées courtes. Comme elle glisse deux doigts sous ta chemise, qui vont te caresser le flanc, c’est maintenant. 

 

Gros plan sans contours, un retrait de tout l’œil, le baiser.

 

 

 

 

 

16. L’aube

 

Cabré comme cheval, alerte comme chien, présent comme jamais. Gorgé de cris à saluer le jour qui vient, tu prends à la course les tramways du matin. A leurs bords, tassées debout les femmes noires, tassés assis les hommes noirs, les ombres humaines assignées à la propreté des blancs, à la sécurité des blancs, les tôt levés une heure après, les boutiquiers d'un zèle obligé, sans que personne demande jamais pourquoi, peut-être l'heure indue, si mâtine, pourquoi moi, pourquoi eux ? Une dévotion de nourrice, c’est comme ça, pour la vie, parce qu’il faut bien travailler, pour gagner, pour vivre. Les yeux plissés encore mitoyens du sommeil. Corps déjà tendus dans leurs peaux apprêtées. Prêts à bondir, à péter, à agir, à agiter, à lancer la grande roue, au travail.

 

Les quais vides avec du fer, bordés d'une boursouflure lépreuse, de rouille et de sel minéralisé. Les rives désaffectées que la Ville rénove ici, pour votre confort et votre sécurité. Pizza Panini Crèmes glacées. Ici la Ville, pour votre sécurité. 

 

Les rambardes basses, le clapotis d’eaux saumâtres, les odeurs de ressac, frelatées d'hydrocarbures, une brisure verticale. 

La ligne de partage des yeux, à gauche et à droite, le paysage tout entier.

 

Ana. 

 

Tu épelles son prénom à l’autre bout de la Ville.

 

 

17. La gare

 

Il est quinze heure deux dans le hall de la gare, cent pas mesurés entre les piliers historiques, du pilier Astrolabe au pilier des Maures, tes pas sont comptés, contrefaits le long du quai 1, à contretemps des jambes, les vraies. Les jambes hachurantes, saccadées, qui ne stationnent pas, qui savent où elles vont, elles. Y vont.

 

Un spectacle permanent et bon marché, qui plaque les badauds aux rambardes, quai 2, les assoit sur leurs pieds, et quand les convois banlieusards défilent pour eux, ça compte en maugréant, des insanités, sifflements, et se grattent. Quai 2, il se trouve toujours quelqu'un pour te regarder faire, pour t’observer avec amusement sans te créditer à l'avance qu'elle vienne se montrer à tes côtés, lorsqu'elle descendra, anonyme et à moitié surprise que tu y sois, puisqu’enfin des trains il y a en a toutes les douze minutes, et comment savais-tu ?

 

Tu ne lui diras pas que des trains tu en as vu gerber six aujourd’hui avant que celui-là ne te l’offre, et à ta grande surprise encore. Six fois douze, il est maintenant quinze heure vingt-quatre, un café ? 

 

Anonyme victorieux et paradant, accompagné, passé dans l’autre camp, des obligeants. Corps plastronné, cou tendu, gargarisé d’un petit bouilli de vengeance, une main enserre la taille, te donne enfin de l'allant, fait pince que ça n'échappe, promise étreinte, valant pour toutes, donnée pour tous, à ton bras, Ana savamment exposée aux yeux du quai 2.

 

18. La visite

 

Un truc à faire, moins d’une heure, un courrier, un bilan, tu fais mine que oui, tu as tout le temps. 

Elle t’emmène le soir dans ce nouveau quartier inachevé où elle travaille la journée, au cinquième étage d’un immeuble de bureaux vitrés, au dessus des parcelles de chantier.

 

Les couloirs profonds, la moquette épaisse, les effluves de parfums féminins la journée, silence dessus. Les ordinateurs en veille, les galaxies. La climatisation en mode mineur. Les bureaux, les portes de bureaux, les linteaux de bois noir, les toilettes, le néon blanc. Tu marches lentement comme pour déposer tes empreintes dans la moquette. Les grandes baies vitrées, parfaitement insonorisées, plongent sur le périphérique : son lent ruban de vies incarcérées. 

 

Seuls les cliquetis du clavier et les crissements de l’imprimante griffent le son blanc, de l’air conditionné. 

 

Tu fais ton état des lieux dans les couloirs, dans les bureaux éteints, tu soulèves quelques dossiers, déplaces un crayon, retournes un fauteuil, tu déranges mais imperceptiblement l’ordre des choses, tu ne t’aventures pas au delà de l’orbite sonore de son clavier. Tu payes un café à la machine, pour faire un son nouveau dans le couloir. Tu observes longuement le liquide noir au fond du gobelet, ses émulsions brunes, son écume. Le clavier s’interrompt. A ce signal, tu reviens t’asseoir dans le bureau, elle reprend sa frappe. Café sans sucre, amer. Jambes lourdes. Tu restes assis à la regarder, ses poses déclarées en fauteuil, cuir noir ergonomique à balancier, à surprendre ses gestes précis et sans heurts, comme si le mobilier et les objets lui étaient serviles, et comme si tu n’étais plus là.

 

Elle frappe, rien ne la frappe, ce truc retentissant, elle attend, c’est le téléphone, la main suspendue au dessus du combiné, que la mélodie électronique s’achève, elle décroche. Tu t’efforces de ne pas comprendre le discours qu’elle tient dans sa langue. Professionnelle, elle parle lentement, mais décidément, sans jamais chercher les mots qui la font parler. Ce faisant, elle consulte des dossiers, soulève des piles de papier, en retire une feuille imprimée, qu’elle lit par dessus ses lunettes. Elle achève l’appel dans une position d’équilibre instable, un genou sur le fauteuil, à moitié couchée sur le bureau, les derniers mots pour prendre congé lui donnent l’élan nécessaire pour atteindre bras tendu le poste ; elle y raccroche le combiné sans viser. Rapidement rassise, elle décoche vers toi un regard par dessus ses lunettes tombantes, tu le soutiens.

 

Les avions descendent, énormes, vers l’aéroport tout proche. L’isolation phonique est irréprochable. Elle te sourit, mais comme à quelqu’un d’autre aussi bien, dit quelque chose de bref que tu ne comprends pas, que tu ne fais pas répéter, à quoi tu rends un vague rictus, que tu voudrais sans relance. Puis tu penses, mais trop tard, ces deux mots, si tu les avais dit, auraient-ils changé quelque chose ? 

 

Comme elle reprend sa frappe, tu décèles d’infimes signes de nervosité (elle tape plus vite, corrige, elle décolle le dos du dossier, assise très droite les fesses au bout du fauteuil). Comment sonnerait faire l’amour dans ce bureau vide, sous la tonalité mineure de la climatisation ? Elle tend le bras vers l’agrafeuse, elle pince deux feuilles de papier ensemble, tu entends le double son du croc métallique, elle les encarte dans une chemise bleue, tapote les tranches pour y ajuster les feuilles. D’une rotation rapide de son fauteuil, arrêtée net dans ton axe, elle se présente cambrée en bout de siège, jambes effrontément ouvertes, mains crochées aux accoudoirs, campée enfin prête, semble-t-il, pour le geste viril qu’elle attend de toi. Maintenant.

 

Tu seras décidément toujours en retard d’un mot. Tu penses, décidément, et soufflant intérieurement, 

 

 

 

 

 

 

19. La route

 

Ta bagnole-mouvement vous emporte vers le sud, un azur, son dépotoir

 

Un jazz élimé scie l’auto-radio. Des pelures d’oranges sèchent sous le pare-brise. Une douce idiotie vous gagne, des rires pour rien, pour rire de rien, vos paroles isolées, lancées plus bas que la vitesse « oui, mais au bout il y aura la mer, la mer allée avec le soleil, etc ». 

 

Le regard avale la distance. 

Les plaines parcellisées, une volonté de cadastre entamée, qui entame le paysage mais qu’on abandonne en chemin. Les collectivités, les engins agricoles, ils ont laissé rouiller. Les coopératives, ils ont laissé pourrir. Les conduits d'irrigation, le plastique des sacs d'engrais. Des forêts souillées où s'enfoncent des scènes de viols. Pinèdes profondes quadrillées de chemins rouges, où les racines soulèvent la terre meuble. Des sacs noirs et des éclats de verre partout, qui la scandalisent, elle dit c’est atroce, elle dit mais il faut comprendre, il n'y a jamais eu de système d'exploitation des ordures dans ce pays. 

 

Ordures n’y suffisent pas. Plastiques qui font des franges, qui s’accrochent aux arbres avec le vent, qui se fondent au sol avec la pluie, qui vont aussi loin que le regard le permet, jusqu'à la zone de viol, ou de passe, elle dit, mettons de passe. Les parkings sauvages où sortent les sept familles, soulèvent les portes arrière, empoignent les glacières, les cabas gorgés, les cartons de bières, et les étalent sur les aiguilles. N’y suffisent pas. 

 

Puis à nouveau du sable, de la lande, et les grands carrés non arables à perte de vue. Puis une zone d'habitations, collées toutes le long de la route, où alternent bar, station service, garage, tas de pneus, poulailler, maisons basses, à ras de terre, de la terre devant, dedans, entre les briques, sur les mains, plus rien, des pins. Un gros tampon sale puis rien, la route. 

 

Elle ne dit plus rien. La route. Droite. Continue. Le moteur inlassable. Puis la tête d’Ana assoupie vers l’avant, verse devant, en arrière, charmant bilboquet, se carre à la clavicule. Marrant. La clef des songes. Pas de précipice.

    

Terre ocre enfin. Le corps abritait déjà une douce palpitation, l'imminence. Tu as senti depuis peu la présence du bord, un vent nouveau dans la ventilation, le nez change, il pique un peu, c’est l’iode. Tu te redresses sur ton siège, appuies sur le volant pour voir plus haut, mieux voir plus loin, essayer d’en saisir un coin, entre les arbres, à la faveur d'un virage on dirait, oui, tu l’attendais, la grande compagnie, l’azur, l’océan. 

 

 

20. Le havre

 

Dans l’hacienda d’un couple de vieux paysans, sourires édentés toute langue dehors, l’alignement de terrasses privatives sous les tonnelles effondrées, une porte naine garde le secret de douze mètres carrés, terre battue, jalouse d’ombre et de fraîcheur, sans électricité avec une paillasse et un baquet par lot, vous y êtes, en deux. Brusquement.

 

Logis de torchis chaulés, loués à des congénères de teint blond, en langue de canard mouillé, discrets. 

 

Vous aussi, ici,

face au paysage, nulle part.

 

 

 

 

21. Le paysage

 

Sur trois cent soixante degrés départ sud sud-ouest, les yeux forcés d’être à demi-fermés pour scruter au loin la jointure ciel-océan, d’un bleu égal à l’idée d’horizon. Le faux pli. À chaque vingtième de rotation plus ou moins dix-huit degrés de la circonférence, une image. 

 

Et toutes les sept vagues, que la marée monte ou descende, une vague plus grosse laisse une bande plus noire, sur la roche humide au pied des falaises, elle indique le maximum de marée, où croît la mousse verte et visqueuse après, brune et sèche en été, sous les stries allongées à mi-flanc, chevauchées. 

 

Léché à langues puissantes le roc noir, absorbant, inaltérable bien qu’érodé, tu vois, où des blocs de pierre détachés n’y sont plus, ni même plus bas. À raison d’infimes éboulis par siècle, mi-sable mi-débris, à force de passages millionnaires de semelles, recule et revient la trace plus claire du sentier douanier.

 

Sentier détaché à quelques isthmes où avancer, pour vérifier la vue quand on est deux. Muets par deux, équipés sac à dos & appareil photo, maillots imprimés, shorts assortis, les mollets rougis terminés en espadrilles plates. Où le sable remonte, se tasse, roulis abrasif avec les orteils, y maintient une humidité salée, picore les peaux, ce que les pieds ont perdu de peau. 

 

La langue est inlassable sur les lèvres tirées, la soif est en sueur. Une goutte détachée de l’aisselle roule sur l’aine, jusqu’à la ceinture, lustre le sel qui tend les peaux, corrodées comme les falaises au vent chaud, abrasées sable et sel, sel et soleil fixés, muets quand on est deux. Oh regarde un scarabée. On en voit qui s’aventurent à découvert, roulés au vent, bousillés dans les ballots de poussière à ras de terre, finis certains collés à la semelle de corde râpée, des espadrilles d’où remontent en amphores les mollets roses accrochés par des genoux secs aux cuisses en colonnes doriques couronnées, sous le bâillement du short. 

 

L’ennui à deux est inavouable. Haltes répétées aux belvédères dans l’alibi de la contemplation. Si la soif est pénible maintenant, c’est que tu as oublié l’eau dans l’auto, sur le parking avant le raidillon à flanc de falaise, parmi les touffes de plantes grasses aux vapeurs qui soulèvent le cœur, cactées à cornes molles et pleines de pus, qu’il faudra remonter.

 

Deux ou trois cents mètres de vertiges accompagnés, où chercher la faiblesse, la zone de contact avec la plage, l'attendrissement aller vers l’eau. Polis dans le roulis, moitiés découpées de bidons plastiques souvent bleus et jaunes délavés, cordages et débris à mi-corps, dans le sable humide et froid encore, de la marée d’avant. Marée qui éponge les traces de pieds nus en formes de guitares. Ici et là une saillie noire, puis des rochers criblés de moules coupantes sous les chevelures vertes. Passée la ligne de mouillage le sable devient brûlant sous la plante.

 

Calme bloc. Molaire immense détachée de la côte. Des siècles que la côte recule, sous les assauts de l’eau et du vent. Désastre obscur et résistant. Des marées par milliards. Zone de recul incessant. L’Amérique au delà du faux pli. Les yeux forcés d’être à demi-fermés pour voir. Dieu sait quoi. Suant sable et sel. Cette eau immense. Un vingtième de trois cent soixante degrés. Dans l’ordre apparent du réel, l’œil mi-clos. 

 

Centre partout 

et paysage nulle part.

 

 

22. Le sexe

 

L'horizon travaille tout au long de la journée. 

 

Elle avance dans l'encadrement, un livre à la main, d’un auteur allemand qui parle de la main gauche d’une femme qui décide d’échapper aux mains des hommes. Néanmoins ses gestes enfantins, les coquetteries apprises, elle déplisse sa jupe avant de s'asseoir, lisse l'enveloppe, souligne le rond de bosse. Les deux mains portées au devant d’un faux détachement, symétriques en prière, une imposition où les paumes prennent feu. Le glissement des cuisses à cet endroit, la corne à cet endroit qui ne se forme pas, malgré les frottements. Tu touches la récession de ce mot vers le dedans, le dedans que tu ne peux pas, que tu ne dois pas connaître, entre l'anatomie et le comme si. 

 

La tête passée dans l’embrasure, tu sens l’ombre rafraîchir le crâne et te pétrifier un instant, au seuil, l’oeil noyé dans l’obscurité où Ana, tapie, te trépane.

 

Le contre-jour lève du sol un fin rideau de poussière.

 

Incrédule, Ana te regarde et regarde avec toi cette main inlassable qui voudrait lui enlever une forme, en griffures longuement policées, tes caresses. 

 

Loin dans son corps, et retranchée plus loin encore dans sa langue, Ana te laisse au dehors avec les seules marques de fabrique de son étrangeté, odeur étrangère, tissus et grains de peaux, de facture étrangère. Face fourrageant, pendant que tu surveilles dans le raccourci une cambrure, la traduction exacte de tes effets de langue, c’est toujours ainsi, tu crois dire, mais tu es seulement en train de fouiller un sexe. 

Tu ne la connais pas.

 

Du bout des doigts elle agace ton frein, retarde la saisie, jamais conservatoire, du bien qu’elle te rembourse à chaque pression.

 

Ton membre en sa membrane, intromission qui interdit de le dire introduit, ce rapport incorporel qu’il y a sans en être, entre deux corps finis. 

Rapport impossible pour qu’elle jouisse enfin jouée de toi, 

Ana gémit en langue familière.

 

 

 

23. Le poisson

 

Sous la tonnelle sèche, la table aux planches branlantes, grises de soleil et de sable roulé, concassé sous les ongles, honorée des trouvailles du marché, qu’il faut préparer. Assis sous l’auvent de bambous, à tes taches de commis, les ongles affairés au sable qui colle à tout, l’oeil répété à l’horizon surchauffé, rehaussé de falaises avant l’océan, de sable jouant les nuées, au passage des véhicules sur la piste des douaniers.

 

Soi-disant qu’il ne pleut jamais par ici.

 

Poissons qui écaillent les mains vers la bassine où tu les racles. Une incision habile épargne le foie. Percé, il gâterait les chairs de son âcreté dégueulasse. 

 

Accroupi sans hâte, patient en cette position tu fais face, les genoux dans le foyer, les yeux picorés aux nuées chaudes, les flammèches fouettées aux graisses des peaux grillées, accrochées aux grilles. L’oeil de côté, mémoire de l'autre et le tison pour marquer au fer, tu grattes le résidu noirci. La cuisson monte, elle saisit tout le corps et lui fait rejeter l’embonpoint. 

 

L'oeil du poisson est blanc quand la cuisson est bonne.

 

 

 

 

 

24. Le siège

 

Le long d’un après-midi économe, allongé sur la peau du dos les yeux assiégés, le regard soutenu à l’hébétude, tu joues à décrire le ciel, en décidant pour chaque phosphène s’il monte ou s’il descend. 

 

Elle approche et s’étend, ne dit rien. 

Tu lui parles du ciel sans pouvoir vérifier si elle voit bleu ce que tu appelles bleu. 

Tu énumères les couleurs en langues européennes.

Azur, etc.

Montrer sert à vérifier ce qu’on doit taire. 

De contacts tu peux déduire ce qui reste. 

 

Tu as toujours pensé pin en regardant ces arbres. Des petits dégâts d’épines tombent des pins. 

Le tronc s’écroule dans son ombre. 

 

Poids vivants côte à côte. 

Fin de saison sous la tonnelle s’en va le temps confit, d’un beau rouge cramoisi. 

Les journaux titrent sur le coma de l’Union, et l’état d’abandon, tu ne lis plus, un cas historique dont vous pourriez peut-être reparler, après la sieste. 

Ana opine à voix si basse : un regard négligent suffit.

 

Passages en apnée dans l’eau courante de la pensée. Petits assauts d’angoisse aux tempes.

 

Tu prends sa température en introduisant l’index dans sa bouche. Elle a deux bouches, une d’eau chaude, une d’eau froide, pour traduire le mot amour d’une langue à l’autre. 

 

Le prénom d’Ana s’ajuste sur mesure comme un habit de peau, le tien te fait l’effet de raideur incommode d’une chemise neuve, que le corps n’assouplit pas. Et si ton nom ne te collait plus à la peau, ouvrait la voie à d’autres antennes - une mouche l’usurpant ?

 

Une confession rétractée, une pause trop longue pour atteindre aisément le mot suivant, un décret de raison suffisante à l’aide d’un soupir. Elle rit de tes rictus dans le safari d’explications. Elle ne maîtrise pas l’emploi du conditionnel. Si seulement la conjugaison pouvait prendre soin d’elle-même. 

 

Sur un ton bourgeois tu félicites Ana d’avoir si peu besoin de toi. Dans le blanc suivant, tu ris subitement, une euphorie qui dérape vers le semblant, et s’affaisse en mutisme. Tes hoquets tombent un à un. Regarde, dit-elle, en montrant la table, ils figent déjà. 

 

Sa frange, parallèle aux montants des lunettes est nette, bien nette. 

 

Où va-t-elle, mais que fait-elle ? Ana, les accès de colère, de rire, de bouderie, cette machine maîtrisée intuitivement, façon de s'éloigner lentement, sans se retourner, jusqu'à disparaître : je vais au village.

 

Pourquoi ne pas suivre le conseil qu’elle te donne, de suivre une autre femme ? 

Elle dit je rentre, je ne peux pas, je ne veux pas rentrer en ville avec toi.