le retard (25-36)

25. L’histoire

 

De retour en ville sans elle, sans attendre elle reviendra, sans appeler, le corps douché, parfumé, tu peux rejoindre le balcon par la cuisine commune, sans attendre personne n'y est. Tu saisis une chaise, tu détrônes la boule de linge oubliée, tu t'y assois et sans impatience, le soleil sèche tes peaux. 

Regarder absorbe. 

Plis mobiles aux draps blancs.

 

Tu peux te mettre en balustrade pour qu’elle apparaisse enfin. Les deux pieds surélevés au fer forgé : une forme de surplomb souverain, expirant longuement, détaillant longuement, cigarette brûlée sans impatience. Le vis à vis de la voisine, le balcon où s’ébrouent ses linges de corps à sécher, les rêves émollients de son obésité, l’osier martyr de sa chaise, et tu penses, fumant, évasif, elle viendra.

 

Si elle surgissait tout au bas de la rue, ça monte par ici, l'appréhension qui s'ensuit, laisse la porte ouverte et trouve-toi une posture, le temps qu’elle monte les escaliers, range ça et fais-toi une mine mais plus vite, dégage ce filtre à café, pas sur l’assiette, saisis-le bien plié, que le marc ne dégueulasse pas tout, le pas cadencé des marches d’escalier, le soupir au palier, elle frappe à ta porte, la poignée actionnée qui libère le taquet, et cette chaleur apportée de la rue, une goutte de sueur au visage, recueillie au bout d’un doigt et sucée, ce geste si malvenu, autre chose à ranger ?

 

Entre et assieds-toi, elle refuse, il n'y a que ce lit étroit. 

 

« Je peux pas venir dans une chambre comme ça, il n'y a pas la place pour moi » (dans ta langue, avec l’effort, erreurs et accent grave). Les coudes en triangle sous le menton de la fenêtre, quand elle balançait mollement une jambe sur l'autre pliée, sur la chaise, dans ta chambre. Toi sur le lit dont la tête vers la fenêtre portait le placard ouvert. Des puces : on ne les voyait pas. 

 

Sa jambe supérieure galbée d'un paréo sombre absorbait la lumière, elle y découpait une large bande noire. Elle est venue te dire qu’elle ne reviendra pas.

 

Taraudé, inconvenant, humilié d'inconvenance avec tes postures pipées, et d'artifices qu’elle voit, elle ne veut pas, elle ne s’y sent pas bien, cette chambre (un lit simple) c’est comme elle le dira, un piège sans histoire, c’est à dire pas assez pour en faire une histoire. 

 

Inflations de jambes au secours de ton indécision, une jambe étendue et l’autre un peu pliée, à toujours revenir à ce vouloir-l'enjamber-sans-jambes, retour de jambe si bien que la jambe gêne, cette jambe là, cuisse qui tenaille l’enjambement, l’interdit sans jambe mais impose d'en passer aussi, forcément par la jambe, par dessus la jambe, et de l’enjamber enfin. 

 

- Je ne peux pas entrer dans une histoire comme ça.

Tu n’insistes pas, elle s’en va. 

Son parfum persiste.

 

 

 

 

 

26. La perte

 

Bienvenue dans Par-ici-s’il-vous-plait. Entre et laisse-toi détailler, de pied en cap dans le silence qu’a fait ton entrée, on a pigé, allez, le genre esseulé que tu tentes d’innocenter en te frayant une voie malaisée entre les tables.

 

Assieds-toi là, dos au mur, et regarde ce drame concret, 

échancrures, commissures, les duvets lisses et aspérités - 

augmente-toi des expériences des autres, 

de-leurs-vies-qu’ils-ne-savent-pas-vivre-puisqu’ils-ne-savent-pas-vivre, 

puisqu’ils-vivent-simplement-insolemment

aiguise, précise, tourbillons rafales, jusqu’à l’issue fatale, univers. 

Prends place dans les détails, prolifère : 

à toi les couples mal assortis, 

les bandes juvéniles bruyantes, à toi les rires, les amitiés ivrognes, 

les mollets croisés, décroisés, les gestes impulsifs et les grimaces photogéniques. 

A toi les haleines mêlées, la surenchère sonore, les voix éraillées portées aux oreilles penchées. 

A toi le couple muet, les yeux dévissés par dessus l’épaule conjugale, 

le sursaut de tout le corps après une télévision prolongée, 

l’attente démotivée des deux filles qui fument sans plus parler, la fumée balayée d’une main lasse, 

la reprise d’activité musicale chez la serveuse, ses coups de hanche profilés entre les tables, son décolleté pigeonnant jusqu’au nombril, ses fesses copieuses et le gras qu’elle met à l’arrière des bras. 

A toi Injures & Mauvais traitements, Sève Précieuse et Frottements, 

Antenne Sexuelle, Sensation Exacte. 

Voir l’aperçu qui s’exprime en toi par hasard, si ces mots sont de toi, ou s’ils attendaient leur moment.

Et si quelqu’un dans la sourdine 

 - vous attendez quelqu’un ?

 -  ... 

 - c’est pour la chaise.

Ne baisse pas les yeux.

 

La rumeur de la salle enfle à mesure que la bière t’enivre. La rumeur enfle, c’est tout à fait ça, et on observe avec toi, avec la même inquiétude que toi en effet, l’infusion rapide d’un fantasme dans l’air enfumé, et le mauvais virage que prend cette soirée. 

 

Une phrase écrite n’a rien à voir avec l’état de celui qui a pensé à l’écrire, tu te souviens, une phrase écrite est une phrase écrite, une phrase en moins, 

et si tu pouvais rester avec ce que tu perds, avec presque rien, comment une parole (la serveuse ?) s’adresserait-elle à cette élimination constante ?

 

27. Le départ

 

Sonné, ça sonne encore. Le branle à remuer le sang, la peau à endosser comme un sac, alors que ça sonne encore, au matin déjà cuisant. Tu ouvres des yeux inquiets, inquiétés d'une forme liquide, nébuleuse y trempe les doigts, épaisse va diluant, progressivement en neige d’écran, un préambule devant dedans, dedans et devant - les pieds trébuchés hors du lit, refais-toi une gueule, incrédule, un prénom. 

    

En retard, le jour a commencé, sommé de prendre ton quart, sans délais, avec tout ce bardas au dos que tu sais, que tu vas devoir porter un temps, encore longtemps ? le temps d'une dissipation, que ça sorte des os, du sang, des muscles. 

 

Tu dois au moins cela aux puces, chaque matin, te rendre un corps,

à force de trop gratter cuit, trop parler nuit.

 

Idée vigilante qui n'était pas une idée, qui était une tension de tout le corps, qui n'était qu'un incessant état de veille, au réveil encore, la nuit les mains sur les hanches, toujours là ? Que vas-tu faire ? 

 

Pécule épuisé, bail résilié, le corps éreinté ton minimum vital, tu sors, tu finiras bien par quitter. 

28. La chute

 

Suis le cours des choses et le contour des gens, les contre-jours irradiés. Un soleil rouge incendie la ville. Rejoins tes pas, suis la rengaine des rues. Ne fais pas de plan sur la journée s’il est tôt. Mets-toi en quête d’un abri s’il est tard. Additionne encore les pièces qui t’achèteront à manger. 

 

Veux-tu savoir, que veux-tu d’elle dit la voix, le prénom d’elle en boule d’ouate, le nom d’Ana louvoyé dans les tempes. Dedans et dehors sont une ivresse de roue. Veux-tu t’assoir ? Où dormiras-tu après ? Il y a toujours ta voiture, où elle est garée.

 

Le trottoir décline. La fièvre en montant croise le pouls qui descend. Tes mollets en serpillières, gorgées de sang. Les jambes flageolent. Fagots noués dans les pantalons. Maintenant tu dois trouver où t’asseoir, sans t’affaisser. 

 

Saisi dans la foule par une stupeur qui dure. Stoppé net au passage piéton, une attente sans raison, une pensée que tu ne parviens pas à penser ? Maintenant il faut dormir, car l’éveil point. 

 

Le fleuve à l’eau. 

 

Une heure plus tard, tu arpentes des ruines dans un simulacre spirite. Il y a toujours un monde au devant, on y mime des gestes anciens, des sonorités à peu près. Mais sous les visages prévisibles, il y a un air fétide, une vision de marais et de végétations lentes. Sous les façades bourgeoises, des appartements vides. 

 

Tu restes longtemps caché dans ce parc, un autre l’a déjà fait, le fera plus tard. 

Ton ombre revient : tu te croises plusieurs fois, là où là. 

Tu perpétues Dieu sait quel délit dans chacun de tes gestes.

 

Tu retournes plus tard aux avenues brillantes, parmi les voitures, la foule permanente. Peur maintenant d’avancer seul, sans surveillance. Depuis quand n’as-tu pas dormi, mangé correctement ?

 

Silhouettes éclipsées au soleil ras, à la fin du jour. Vision loin du regard, regard loin des yeux, à cause de la fatigue, cette grande fatigue, à s’allonger au sol, ici par terre, où vont les pigeons, par terre où sont leurs fientes. Grande fatigue, laisse tomber cette fatigue, à cause des déjà-vus, à cause des faux-mouvements.

Ton vertige

est l’œil inquiet

que l’on te révulse.

 

Relève-toi sur le champ, ne te retourne pas. Inutile de jeter par dessus l’épaule un regard faussement intrigué sur l’obstacle. Souris aux personnes qui t’ont vu tomber. Remets-les gentiment dans le mouvement, ne te retourne plus. Cherche ton port de tête et va droit devant, sans songer aux détours qui te feraient disparaître. 

 

 

 

 

 

 

29. Le hasard

 

Au large d’une attention flottante, le regard alarmé, rouge net. Ana, parmi ce groupe qui avance bruyamment, dans la pente accélérée, qui commente à tours de bras, une vidéo de la veille, deux garçons s’écartent et font une pantomime de crabes, géométrie heurtée, kung-fu amateur, les filles relancent, les garçons jouent le faux pas de trop, un éclat de rire. 

Le soleil de midi, complice du clin d'oeil, la jeune vie, la belle vie. 

 

Ces piqures le long des tendons, de la bobine, tu te dis c'est comme une turbine, si l'un d'entre eux, lancés coups de pieds grands jetés, mais toi aussi bien, un rotor en vrille, détaché alors en course folle, retour de manivelle, c'est sûr, toi aussi.

 

Intrus. 

Pas maintenant, tu ferais intrusion, tu ne manquerais pas de gêner, forcément, avec tes allusions alambiquées, engluées dans la traduction, tournes les talons.

 

Entraîné, tiré par la manche, sors de là, tourne à droite ou à gauche, et dès la première rue, trois pas trop nerveux, tu trébuches un coup de pied poubelle.

 

Ta contrariété a une grimace spéciale : une insensible pression des mâchoires jusqu’à ce que les plombs des molaires te métallisent le visage. Tu ne mesures pas, tu ne sais pas, la force brute, que ta tête pourrait maintenant briser une vitre, tordre la tôle d’un véhicule. 

 

Après quelques minutes, un mouvement réflexe, l’étau crânien desserré, la légèreté retrouvée délivre aussitôt une fatigue accablante. Tu ne comprends pas, tu ne comprendras jamais ce qui peut ainsi multiplier, pour les évanouir aussitôt, tes forces. 

 

30. La ville

 

Des haillons de nuages, des nuages loqueteux, des loques de nuages, des haillons.

Il faisait encore beau, mais personne n’en voulait.

Le ciel semblait dégagé, oui mais alors seulement du côté de la vieille ville. 

Tu es quelqu’un de vraiment très sensible.

Les nuages s’agrégeaient en une seule nuée, qui avançait lentement, sombre.

Tu as toujours été, partout et toujours, traité avec gentillesse.

Une obscurité sourde s’est étendue mollement sur la place.

Les bruits de la rue se firent soudain plus sonores. 

Si jour après jour, tu fais la même promesse : demain je rentre, 

est-ce que tu dis chaque jour la même chose ?

Une odeur fraîche pénétra dans la chambre avec l’air chargé de pluie. Suivit un hurlement vague, accompagné du balancement trivial des enseignes (anachronique). Puis plus rien que le vent, uniquement le vent.

Tu peux dire « j’ai peur » pour expliquer ta façon d’agir. Ces mots ne sont pas un gémissement, ils peuvent même être prononcés avec un certain sourire.

La pluie légère diminua encore. Une nuance bleutée se glissa jusque dans les pavés de la chaussée. L’aura impersonnelle des passants. La pluie cesse et il en reste, un instant, une poussière de diamants minuscules, comme si, de là-haut, 

un mot imprévu peut entrer dans l’esprit comme une écharde, 

et paralyser la phrase qui était en train de se dire, pour un moment très long, parfois définitivement.

Le soleil était humide et lorsque les dernières gouttes de pluie ralentirent leur chute. Le bruit des véhicules fit alors entendre un autre chant. 

Angoissé, peur de rien, d'être renversé par une bicyclette d'enfant.

Tout à coup quelques secondes de silence - une fenêtre qu’on ferme - puis le vacarme recommence.

Tu avances toujours dans l'ignorance de ce qui t’est prescrit, mais tu avances le menton haut, comme quelqu’un qui veut se joindre à quelque chose. 

Après que la brise fut devenue moins froide, la lumière frappant quelques rares nuées, flottant bas. Sur les façades des maisons les plus hautes le jaune se posait, aérien et nul.

Les classiques ne parlent jamais de soleils couchants.

On aurait dit que quelque chose allait se produire et que dans l’espace flottait une sorte d’intuition.

Tu n’es pas autorisé à te plaindre de la langue dans laquelle tu as trouvé la parole.

Des sons légers se sont détachés plus nettement, inquiets.

Il ne peut rien arriver aujourd’hui. Tu t’étonneras une autre fois.

Et seulement de temps à autre, avec un son disant déjà le lointain, un bref coup de tonnerre

ça a été du plomb coulé dans les veines, l’effort pour rejoindre ta chambre.

C’était une torpeur atone, plus colorée ici et là, défaite en faux tons de vieux rose.

la brume enveloppait d’un manteau léger, que le soleil dorait progressivement, les maisons innombrables.

D’images tu as déduit que le monde est réel.

Quelque part s’éclaircit un coin de ciel, qu’on ne voit pas,

là-bas le fleuve s’étend. Tu l’aimes. 

A la tombée du jour, l’odeur de l’eau. 

une phrase honnête devrait pouvoir se passer de verbe.

 

 

 

 

31. Le figurant

 

Au soir Place du figuier, tu vaques isolé parmi les silhouettes, les ombres suivies d’ombres, les stations attentives prolongées, leurs demi-tours lacets, va et vient suivant les distances de sécurité. 

 

Tu fumes debout une jambe repliée contre le mur, sous les éclaboussures de l’enseigne Buvez. Tu soutiens les regards que tu attires à toi, tu prends la pose à ton tour, une figure prête-à-porter, parée de formules décisives, d’imparfaits bien balancés, pour prêter à ce corps la foi d’une description.

 

Qu’on te soutire un aveu, tu te mordras la langue. 

En te refusant une sexualité, on t’a imposé un sexe. 

Tout un jeu de litiges entre ta bite et l’idéale affectation où elle te cajolait.

 

Vie privée, 

répertoire des privations vécues, 

ouvert pour inventaire : 

examinant certains gestes d’ordinaire 

soustraits aux regards, 

lesquels réclament subitement 

l’assistance de mains étrangères,

voilà ce que serait la tendresse. 

 

Autoriser le geste de soin 

aux endroits les plus réservés 

 - le ridicule achevé en douceur, le peu de honte livré sans confession - 

en échange de quoi tu promets de porter demain 

les sous-vêtements d’un autre.

 

 

32. Les garçons

 

Au belvédère jaune, crâneurs épaules carrées en avant, ils font rouler le ballon mou, jouent des coudes et des poignets. Ils bondissent, stoppent et courent aussitôt. Ils imitent le fameux saut latéral jambes en ciseaux, amorti et ramènent la balle au centre. Ils forcent leurs voix sur l’éraillé, à l’enchère des jurons. 

 

Tu te tiens à distance, adossé au promontoire après les cent pas, tu portes régulièrement la Cigarette aux Lèvres, dans la pénétration feinte du touriste qui distille intérieurement Choses Vues, Détails Pittoresques & Commentaires Personnels. Les entrailles poissonneuses au ras des poubelles. Les caniveaux en crue de lessive. Les nouilles flottent dans l’eau de vaisselle. Les plantes grasses mijotent au soleil. La crasse fongible au rebord des fenêtres, les disputes prolétaires qui s’en échappent, répétitives, et les relents d’oignon frit. Les perruches chantent des répons. Tu te renifles, mâchoire en avant, haleine inconnue. La déjection canine à l’écorce brunie, une décoloration progressive du grain de l’air, le dard solaire, la chaleur, l’empois du tabac. Les trois rebonds du ballon, l’appui au parapet et ton regard en contre-jour, les yeux forcés d’être à demi-fermés.

 

Le short et la fesse mal ajustés, un maillot de corps échancré, une naissance de moustache et le menton acnéïque, gueule de bagnard, les sourcils rejoints, le plus grand est Bruno. Ovale de sueur dans le dos, gestes précipités. Trou à la chaussure de sport. Pectoraux finement galbés, radicelles sombres, quelque chose sucré à la commissure des lèvres. Bruno fait grand cas de l’étranger. Hey Mister, where are you come from ? Ils forcent l’accent, la gouaille, ils rient, et tu ris avec eux, comme l’idiot riait sous les quolibets. Le ballon dribble entre les jambes sans arrêt. La brûlure du soleil à la nuque, des cloques peut-être, et puis comme des parties dures cimentent le cerveau. Hey Mister are you a poof ? Ses gestes déclenchent des rires hyperboliques. I like it like this. Il montre. Une bousculade, suivie d’un appel au lointain mais pas un appel à l’aide. Un blessé grave s’occupe-t-il d’un coup de klaxon ?

    

La troupe avance. What’s your name ? Il est planté pieds écartés poings sur les hanches, crâneur. Here, here, and here, it’s our place. On te regarde fixement de l’autre côté de la rue, on t’aura pris pour quelqu’un d’autre. Une supposition de la somme de leurs corps : attention, il suffirait d’un geste.

 

Détours d’escaliers, ruelles et passages sous porche. On vient vers toi, le coup a manqué partir. Une planche hors des gonds, des attaches de fil de fer, le genre de cour herbeuse avec des chats, débris de bois et de formica. Une balle perdue, une phrase entendue, bouclée dans la sourdine. Et des pneus, une épave de gazinière ou une cahute de tôle, une phrase qui donne de la voix, et te vise à bout portant.  What you want, Man ? Un truc noir tombe à tes pieds. Don’t be afraid ! Personne jamais n’a fait mention de ce que tu éprouves maintenant. You want some haschich ? coco ? haschich ? Il mime le geste de fumer, lèvres en sphincter sur la pince des doigts, il roule des yeux exorbités. Encore Quelque Chose Noir tombe sur ta droite. Un oeil en retard sur le mouvement des yeux. 

 

What you want, you want to suck my dick ? Les autres s'esclaffent. Si ça devait mal tourner, si d’une fenêtre on t’interpellait. Soleil sévère. Ton ombre te remonte au visage. Want to shake it ? Il la sort, plutôt longue, demi-molle, elle porte à droite. Personne dans les environs pour te prêter foi. Il tourne sur lui-même. Il se la tire. Il fait la folle, les fait rire, à s’étrangler. Les canaux bouchés d’amalgames, tu bandes à ton tour, sourdement, trois petits tours, ton visage s’en va.

 

 

 

 

33. Les dépouilles

 

Tu as encore pris une émotion pour un souvenir. Va-t’en. 

L’oubli te précède toujours d’une phrase. Reprends. 

 

Dans le métro bondé un couple se déchire, il est menaçant, elle prend les passagers à témoins. Fortuitement, ta main en touche une autre, cet attouchement te révulse. 

Un échappement de pots, le klaxon furieux, le bus lâche les gaz en passant à ta hauteur. Tu es ce moment là, une avance rapide, va plus loin. 

Lance des signaux de ton espèce. 

 

A la station service 24/24, son coin cafétéria, la seule en ville, un hospice de néons où s’agglutine chaque soir la nuée des indigences. Un vieil habitué t’explique la machine à café, son fonctionnement capricieux,  ses explications volubiles, sa bouche puante, son col de chemise douteux, les réseaux de plis à la base du cou, une peau morte dépasse, une hernie fascinante, une aversion douce pour le baiser, la morsure sectionnante, portion congrue d’individu, tu l’avais sur le bout de la langue. Dégustation chorale, en lapées bruyantes, le café brûle la gorge. Tu échanges une cigarette contre un peu de confidence, tu n’écoutes pas, tu lisses du doigt le formica, que tant d’ongles ont rogné à la tranche, de la table haute.

 

Un incident dans la rue, en langue ordinaire : aux prises avec deux policiers, un chauffeur de taxi donne l’esclandre en spectacle à un public acquis, les délabrés hilares devant la cafétéria.

 

Une ivrogne boulotte, huit sacs plastiques en grappes au bout des bras, gavés de haillons, un tablier à fleurs de cuisine, taille douze ans, qui ne couvre pas ses cuisses variqueuses, veinées de bleu, boudinées à tes côtés, c’est elle, manifestement, cette odeur âcre ammoniaque. 

 

Il a mugi contre la rue entière, il revient, titubant, se pousse contre elle, c’est son homme, il l’entreprend de caresses oursonnes. Son pantalon est comme graisseux d’huile de garage, la couture de l’entre-jambe comme empesée de pets. Diverses croûtes séchées aux avant-bras, la gueule cirée et le cheveu torchon, les pieds nus noirs de corne, tu te dis mais comment font ces corps pour se cuirasser ainsi contre l’infection ? 

 

Continue. 

Singeant pourquoi pas l’aisance de celui qui serait parvenu à imprimer à son corps la précision définitive des mouvements de son âme. Une façon que tu as de te regarder faire, sans cesse, allez, tu ne vas pas crever sur le champ, repars. Epuisé, saturé de toxines, tu erres en rotules dans une ville étrangère, par delà la fatigue et jusqu’à la débilité. Même à gémir seul sous l’abribus, ta solitude se paye des représentants. Continue. À bout portant. Courbe l’échine au dessus de tes pas, piétine ton ombre sous les lampadaires, frappe rageusement du talon pour la faire entrer dans le ciment. Malaxe le cœur. Fais vite, là-devant, vois venir les grands effrois. Le prochain passant qui passe, tu l’agrippes, c’est juré, par le col, et tu le fais cracher.

 

Quand tu verras ton ombre quinze mètres plus bas, si tu ne fais pas attention à tes pas, voilà d’où remonte le mal sourdingue, depuis les couilles, le mal ridicule, qui fait tracer des graffitis obscènes au mur des latrines, voilà comment tu épongerais un peu ta dette, envers la honte. 

Tu n’as pas de numéro de téléphone, à écrire là.

 

 

 

 

34. Les besoins

 

Tu implores les forces de l’ordre, tu les supplies d’intervenir. 

Car maintenant tu hennis, tu rues dans les rideaux de fer.

 

Idiot debout dans la station de métro, 

hébété l’œil captif au carreau 

de faïence, le regard fossile, 

de l’autre côté, ton corps laissé sur le recto 

attend d’être bousculé pour te revenir,

sentant que sinon,

faire le moindre geste

pourrait bien

te coûter la vie.

 

Autrement, lentement,

imaginant faire tes besoins ici

sans sourciller.

 

 

35. Les rêves

 

Dans l’habitacle

il faut dormir allez

le pli du corps contre le dossier inflexible

les sursauts, l’imminence des crampes

le reflux le froid

et sans mêler à tes rêves

ces voix cognantes qui viennent

du parking 

déterrer ta vigilance.

 

36. Les mots

Le matin au cri d’une mouette, puis deux, et la cohorte irritée.

 

Le matin lève les eaux noires de l’estuaire violet, il clignote aux flancs des bacs, 

soulève des brumes rases au dessus de l’eau, des odeurs de fuel avec l’iode et le poisson.

 

Le matin à l’extinction des réverbères, avec le camion bâché, la chahut des caisses de bière.

 

Le matin anime une grue sur les docks.

Il relève les rideaux de fer, il désemboîte les chaises en plastique. Il écume la terrasse d’eau savonneuse. Il scintille aux vitrines du Commerce.

 

Le matin force déjà les yeux d’être à demi-fermés.

 

Garrots, étreintes blanches, tes jambes. Le reflux du sang violemment dans les veines, les pieds versés hors la portière. Patience dans les grimaces, l’appui des échasses, la colonne à l’échafaud. Tu gratifies le jour qui vient d’un soupir exagérant. Tu es fourbu, froissé d’individualité.

 

Le matin sur le parking a chassé le deal des voix énervées. Il amplifie déjà le trafic sur les quais. Il cogne sur les carrosseries laquées. Le matin remet le poids du corps dans les jambes, et le poids du cerveau dans le crâne.

 

L’air est d’un (jaune) voilé, comme un (jaune) pâle vu à travers un (blanc) sale. C’est à peine s’il y a du (jaune) dans la (grisaille) de l’air. La pâleur de ce (gris - jaune) dans sa tristesse.

 

Une seule question insiste : à quelle distance est le ciel ?

 

Le ciel est là, à portée de voix.

 

Tu marches donc aussi dans le ciel, le pollen que tu avales et les phosphènes que tu vois. 

Toute cette irritante réalité, 

devant toi mais sans toi, 

comme un effet spécial de la langue,

ou de la lumière.

 

Seule cette irréalité t’oblige, 

pas les mots,

pas « trouver ses mots ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lisbonne - Paris, 1995 - 2015