Le retard

 

1. La frontière

 

Un poste frontière réformé en arrêt pour les rites de passage. Tu y pisses et tu roules comme ça une cigarette accoudé au toit, portière ouverte, café gobelet. Une pose pour la postérité, à consommer sur place. Essorages nerveux et soupirs exagérés, suivis de nausées grises. Tu ajournes le début, à deux pas, que le paysage offre ici à ceux qui n’en sont pas. Dont tu seras.

 

La pluie d’une heure avant a lessivé le parking. Des paquets de branchages, haillons et boue mêlés dans les torrents du bas-côté.

 

La frontière du village national où les enseignes font les fières. Tes premiers pas de ruelles, longues enjambées dans les pentes, précipitent une allure que tu aurais rêvé plus musarde, gratifiée de sensations inaugurales, notations optimistes, musicales. 

Mais pour toute cérémonie, la pluie retombe. 

 

Déjà, alors que tu vas seul dans les rues, il te faut donner l’impression que tu vas quelque part, et que tu sais très bien où. Tu n’as pas dit ton premier mot dans la langue, et déjà fusent les jurons à l’adresse des réclames. 

 

La pluie dans les yeux, tu cours maintenant à la première enseigne. Tu cours jusqu’à la dernière enseigne, à la sortie du bourg. Bar formica, buées d’hommes murs, haleines et compérage. Ton entrée finit une phrase, et le silence te suit jusqu’à ton siège. Sous ton poids la banquette exagère bruyamment.

 

Au bar les hommes basculent leurs arthroses de hanche, les ventres accoudés dessus, les mains embrayées aux bouches, à l’ivresse brune, aux mots enrayés. 

Articule une demande, déjà demandée. 

Redemande, on n’a pas entendu. 

Tu n’oses rien faire un geste, te lever. Tu t’écoules par où tu te tais. 

 

La bière n’a plus le goût d’avant.

 

 

 

 

2. La pension

 

La possibilité de les quitter au plus vite décide le choix de tes habitations. Sans plier les draps ni emporter d’odeur, et pas de morsure d’insecte. Une chambre où tu peux laisser le sommeil en gage, certains matins tôt quand la lumière est sans chaleur encore, quand la chemise est légère encore, que tu marches sans peine jusqu’au fleuve, et que tu sens l’air se tasser contre toi, agréablement, décider de ton poids. 

 

Une chambre à soi contre une pension hebdomadaire, au sixième étage, cuisine et commodités sur le palier, dans un petit immeuble adossé à la colline, ses balcons de pierre et de fer forgé, aux éclats de mur sous la plante des pieds, des fissures aux murs vont au plafond, tu penses la colline appuie encore, c’est l’avalanche redoutée, depuis si longtemps. L’avalanche. 

 

Une lourde porte, son poids de boiseries, un pignon respectable et tranquille, intérieur simple et propret, troisième âge du sommeil, langueur de cuisine, odeurs de café brûlé, quelques grincements, allez. 

 

Ta chambre au sixième et dernier étage. Pour t’y hisser à pas comptés par l’escalier de bois lourd, soutenu d’une rampe de main droite, la semelle mord à l’usure des marches. Tu n’y es pour personne. 

 

Pour faire comme si, comme chez soi, un espace privé. Cette privauté qui se paie, qui se prive pour payer. Un retrait sans écran, une immobilité affolée mais consentie, où écouler l’attente, le sommeil, les possibilités de te souvenir de celui que tu étais alors et qui aura vécu cela.

 

Des lézards parfois risquent un regard à l’intérieur. 

Des puces : tu ne les vois pas.

3. Le seuil

 

Dans l’espace énuméré, la somme des détails fait le drame entier. Il suffit d’ajouter les gestes, n’importe quel objet déplacé peut servir d’indice, une porte ouverte ou fermée, un paillasson en biais, quelqu’un est passé. 

 

Tu sors. Tu vas sortir. Tu finis toujours par sortir. 

 

Six étages que tu déclines aussi lentement qu’en montant. Dehors scintille à claire-voie, dans le contre-jour du hall et son odeur de poussière fraîche. Dehors après la porte, son air torréfié, la lumière écrasante. Les gonds libèrent un couinement qui s'allonge dans un plainte, que sanctionne le taquet. Gonds-plainte-taquet.

 

Lundi ou mardi ? À gauche ou à droite ?

 

Te voilà mardi, et comme d’autres matins aussi, dans l'encadrement de la porte, adossé avant le premier pas, avant de choisir ta direction, à singer réfléchir, la main droite portée au visage, bon alors, masse les joues, la bouche, le menton, jusqu'à ce qu’une certaine souplesse regagnée lance le signal d'une décision. 

 

Et alors ? Perdu en pensées de peau, de poils, pensées rêches en frottements de paume au menton. 

 

Bon alors allez

va droit devant toi

menton haut comme quelqu’un qui veut se joindre à quelque chose.

4. Les gestes

 

De peur qu’on ne prête à tes pas lents l’allure décidée, le but indigène du bon affairement, la vraie vie des vraies gens, qui savent où ils vont, et y vont, tes hésitations se prémunissent, l’instant avant d’hésiter, d’un petit détour, et c’est ainsi souvent, que tu reviens sur tes pas, ayant embrassé le pâté de maisons, le temps pour d’éventuels témoins de poursuivre leur chemin, le leur, qui les mène bien quelque part, eux. 

 

Le corps est utile, tu peux l’envoyer là devant, acheter des cigarettes, un beignet, lancer des signaux de son espèce, tandis que tu restes adossé aux murs, fumant jusqu’à nouvel ordre. 

Encore un instant, le dos adhère un instant de trop, de conscience musculaire dans le mur, les pieds paniqués d'indécision, allez, entre, tu finis toujours par entrer.

 

10 heures, l’heure des zincs brillants, d’aligner les aliments dans les vitrines, d’affairer les mains à moitié torchon mouillé, à serpiller machinalement la moindre tâche, le fer poli, les carreaux, les gestes armés dont la peau est le coffrage, une flexion bascule pied droit sur la porte froide, en bas du dos pendant que, bouteille à la hanche, aller-retour capsule, la main pose, les deux doigts crochètent le pied du verre, déjà plein tandis que, poussé vers toi, coude mouillé sur le zinc en un clin d’oeil. 

 

La condition prolétaire est une somme de gestes. Elle empoigne vivement une pince de crabe, aspire sec, gobe la chair. Elle humecte, mélange avec la mie de pain assaisonnée. Jette dessus le petit vin vert qui va bien. Comme tu voudrais convaincre. Le soin mimétique dans tes mains. 

 

Retiré en un coin, tu tâches un air d'attente tranquille à ton attente inquiète. On sait pourquoi tu es là. Tu essayes un air décidé, quand même serein, minimum souverain. Si tu veux l’avis général, du patron, lui qui sait : tu es un inactif. Au matin tes cafés brûlants, bus d'une traite et payés au comptoir, ne trompent personne. Ta mise. Ta mise encore ce matin. Et cette indécision qui ne te lâche pas.

 

Nappes de papier blanc. 

Beignets servis sur un filet de papier blanc. 

Boites cubiques dont feuille à feuille tu soustrais des rectangles de papier blanc. 

Auréole à l’oeil nu sur le papier blanc friture.

5. Les pas

 

Tu suis les itinéraires dictés sur le plan d’une ville qui a, lis-tu, l’immense faculté d’être nulle part, au bout d’un continent comme au centre du monde : rues dans rues, venelles adjacentes et belvédères, et dans cul-de-sac sur places nichées, places où il serait enfin permis d’être en lieu sûr.

 

Cent pas 

ici 

pas vu 

pas pris

de ci de là 

exécutant 

tes gestes - vains de préférence et sifflant l’air entre les dents.

 

Si tu devais revêtir la forme des mots qui te désignent, il faudrait t’exercer à présenter tes papiers, à parfaire l’économie du geste dans le mouvement du bras.

 

Mais tu es encore libre de laisser ton corps vêtu sous la pluie, tandis que tous refluent vers les abris : tu n’es mouillé (trempé jusqu’aux os) que si tu coïncides avec ce corps qui ne s’abrite pas.

 

La pluie finissant ils ressurgissent autour de toi, irisés parmi les gouttes, muets et lents, lents et propres comme aux premiers jours. A mesure qu’ils approchent, ils perdent leur ressemblance. Approchant et c’est maintenant ton oeil, ces corps vivants, justifiés par l’œil qui les attend. Tu endosses leurs vêtements, leurs fatigues, leurs vies faciles, débarrassées de tout commerce. Sexes mats et sans signes particuliers. Afin que l’existence, tout ce qui a pu en être dit ici ou là, se vérifie d’une personne supplémentaire, au moins. 

 

Ne les perds pas de vue : retiens ce trait humide, et fuyant à ta suite, la trace des yeux qui l’impressionnent. Le passage des passants, un fondu enchaîné dans leurs photos d’identité, les signes particuliers qu’ils ne laisseraient à personne le soin de décrire.

 

Les trajets dans leurs traces, les chemins balisés, jusqu’aux détours flâneurs, jusqu’aux gestes d’évitement. Mouvements autonomes et sans décisions, que chacun peut relancer à son tour, délégués en s’éloignant à ceux qui approchent. Si bien que, sans mobile apparent, ta station prolongée sur le trottoir devient suspecte.

 

Aventures pathétiques

que l’on appelle toi

parmi eux que tu appelles ceux

qui répondent à cet appel.

 

Œil, ligne de partage des yeux. 

Larmes qu’un corps mieux domestiqué pleurerait pour toi en cette occasion. 

6. Les habitudes

 

Tu prends les autochtones en filature, tu voyages dans leurs affairements, leurs trajets quotidiens, ils te sèment au pas des portes, des magasins. Bonjour, ligne d’effet du signal, un accent de longue haleine, un sourire, une parole et c’en est fait, ils en savent toujours plus long que toi : leur langue est déjà dans les choses.

 

Tout le long de la rue, crachats réguliers au sol.

Le monde servi tout chaud dans le monde de l’oeil, tomates salade, pas d’oignon. Sauce blanche.

 

Culs d’échoppes qu’ils soustraient de la marche du monde, qu’ils laissent voir par l'entrée, où pendent les radios qui braillent, les tubes de saison, des saisons d’avant. Ça avance le pays, ça avance mais ici ça n'avance pas, ça regarde faire sur le pas de la porte. Le progrès, toujours courir derrière, pas pour eux.

 

Le verre servi avant même ton entrée, la pièce de monnaie plaquée au zinc, au comptoir un coup sec, et plus ou moins de paroles selon l'heure de la journée, selon l'acidité du gosier, loin de tout, selon l'irrigation du cerveau, loin de tout, parvenant, c’est selon, à décrocher un sourire du patron.

 

Le seuil que l'habitué franchit, sa cantonade, à voix perçante dans la rumeur blanche, la chaise flatulée, démangée. Il dit sortir de l’hôpital, ce matin je sors de l’hôpital, il le dit encore, à chaque nouvel arrivant. Un coup sec. Le dernier. Habitué. La cigarette aux lèvres grasses, lèvres brûlées, une bouffée moite. Il l’écrase. Deux rotations rapides au fond du cendrier, pliée en Z, fumant encore un peu, contemplée avec dégoût. Il ne dit plus rien, il ne le dira pas. 

 

Un coup sec, le petit dernier. Un dernier effort pour l’équilibre, pour la dignité requise, ni plus ni moins en sortant qu'en entrant. L’habitué. Dehors dix pas jusqu'au banc. Un reproche lancé en l’air, sans répondant. Puis le banc. Assis d'abord. Accoudé après. Tête ballante. Dévissée. Bouche molle. Mains gonflées. La droite se hisse, ébauche la courbe du dossier. Corps tuméfié de sommeil. Réveils scandalisés, par chocs. Trémulations terminales. 

 

Alentour, tant de palabres habituées à tant d’agonie quotidienne.

7. Les mollets

 

Agitation & sa Rue Piétonne, son artère affolée, somme de réclames à l’emporte-pièce. Elle tonne ses appels indifférents. Avec d'autres langues d'autres gens. Et certaines autres gens compte tenu de ces gens. 

 

Marée chaussure. Chausseur de piétons. Engouffré d'un pas pressé, orchestré. Vitrines du Mercredi après midi où on change d'habits. Les tissus, les conversations. Litanies d’almanachs. Je dis c'est pas vrai ? Têtes permanentées. Les visages équivalents. Chevilles lycra d'un mauvais marron, vers les talons trébuchants, alors je lui dis. Revers de la main. Hébété bien qu'averti. Sacs plastiques froissés. Bariolés. Basta autobus. Freinage sans huile, la mâchoire à même le disque, jusqu'à stopper taxi, caoutchouc brûlé. 

 

Rendez-vous à la fontaine. Revendeurs déjà drogués, grappés, alertés. Toujours la même réaction chez eux, sauvage, délirante. Les yeux énuclées. A la revoyure. Ta mise, ton allure. Tes cheveux blonds, la taille de tes pieds. La casquette de touriste, marquée au fer rouge. Les traits boursouflés comme au front d’un voleur de bétail. Hey, man, haschich ? Revers de la main. Fin de non-recevoir. Vrille sèche du dos. Décolle les bras du flanc, avec cette succion sous les aisselles, quelques pas et d'autres bras, c'est assez. Ignore les regards latéraux, lancés au lasso, ne te retourne pas. Basta KaoutchouK.

 

Assemblée de vieux Place du figuier, récit posé, circonstancié, digne d’intérêt. 

Et parmi les gens qui suivent, les femmes qui viennent. 

Pieds gonflés, agacés, et tes idées fixes sous la dictée, tu sais ce que tu veux.

 

Pieds torchonnés. L’allure hors d’haleine bien qu'en étant suivi, suivant. Lécher pousse au ventre. Certaines femmes compte tenu des mollets, des talons, des fessiers, des flexions. Les suivant, tu flaires les parfums sourds, les tissus moites. Imaginant les envaginer, tes regards bas font mouche. Et comme elles le sentent, et comme à leur tour elles imaginent l’intrusion de ton membre en elles, elles se retournent et te décochent un regard inquiet, accéléré.

 

Tu rentres. Tu finis toujours par rentrer.

8. Les cris

Passées 9 heures, tu peux être à ta guise dans la salle de bain commune. A moins qu’un clapotis, une toux grasse, ne te fassent attendre, serviette au bras, savon en main, derrière ta porte, que tu hésites toujours à laisser ouverte, même entrouverte. Tu ne sortiras qu’après les pas assourdis, le claquement de sa porte, pour ne pas sembler avoir attendu exprès. Au risque de te faire doubler par plus prompt, un autre pensionnaire, chômeur aujourd’hui lui aussi.

 

La moiteur, le miroir embué quand tu entres, le nez assailli des odeurs du voisin, son eau de toilette bon marché, badigeonnée. Relais de vapeurs, tu aimes cela, cette intimité passée d’un corps à l’autre, sans contact. 

 

Une lucarne ouverte sur la cour de l'école, les cris de récréation réverbérés, et la lumière au travers du rideau de douche, moirée comme le fond d'une piscine au plafond. La lucarne trop haute, tu ne vois jamais quand parfois ces cris sont gueulés d’adultes.

 

Un poil qui n’est pas des tiens (crépu).

 

Sortant plus propre, tu te sens plus fort. 

Partant, tu sors, tu achètes le ticket modique, tu prends le métro, tu te rends à la faculté.

9. La faculté

 

Tu vas aux escaliers, aux couloirs frais, menton haut et le pas simulé de la routine. Tu consultes rapidement les plannings, tu te rends à la salle choisie pour le cours choisi, mettons de philosophie politique, généralement vide et fermée, la poignée trahissant ton tourisme. Personne à l'entour si tu te retournes cherchant dans le même cas, personne, ça va. 

 

Tu comptes ta monnaie, pour le café de la machine. Tu regardes cette belle jeunesse, galbée, fringuée, aux terrasses en lunettes, en grappes, en pelouses, les garçons et les filles, sûrs d'eux, nouveaux venus, aux débuts de leurs pouvoirs d’achat.

 

Elle parmi ceux-là, chevelure noire et un visage soudain, aussitôt net, dans une blancheur inaugurale, et tu te dis mais le soleil ne l’atteint pas ? Arrêté. Debout. Sidéré. Une chaise à la main, plutôt celle-là. Assis mais non. Plus près, l’air de rien, de seulement chercher l’ombre à la table d’à côté. Elle ne t’a pas remarqué, toute à la conversation de son amie, suspicieuse, elle en face d'elle, qui calcule tes allées et venues. L’équilibre inquiet de ton corps trop grand, comment le plier correctement ?

 

Suivant les plis de sa jupe quand elle s'assied, la détente des formes quand elle se lève, les bandes plus sombres alternées. Les bandes claires, l’ombre au poplité, les mollets galbés au col des bottines. L’ombre sous la visière de la jupe, penchée pour enlever ses collants après que, tu te dis ils ont l'air heureux ces étudiants, la fermeture éclair se soit désunie, sa peau si matte, entre le pli des aisselles et le départ des seins, le siège, l'espace inféodé.

 

Elle se lève, laisse l’amie là, il faudrait la suivre où elle va, mais alors ne plus revenir si elle revenait, comment savoir où elle va, si elle revient ou pas. 

 

Tout le chemin, elle se suit. A-t-elle des yeux dans le dos, le sait-elle, que ton regard la pousse au bas des marches, une deux trois, de l'entresol puis le long du couloir épais, près des fenêtres où sont les étudiants, étudiant, passant l'entrée sans porte qui fait un coude avant la porte, hésitant, la main à peine posée sur la poignée qui fléchit, derrière la porte qui se referme, mollement, sans toi, renvoyé sans conviction au panneau d'affichage, hésitant puis va. 

Tu sors, tu t’en vas.

 

Dehors c’est un attentat solaire sur plaque chauffante, l’esplanade de dalles blanches, les yeux forcés d’être à demi-fermés, la main en visière, le fer rougi au front, tu passes entre les grappes noires, les étudiants, tu te dis mais comment ils font pour rester sur ce grill ?

10. La rue montante

 

Tu trouves refuge au jardin jardiné, mais sale et jonché de débris de bouteilles les allées, de merdes et leurs papiers, aux abords des bancs. Grand jardin pourtant voisin de l’université, ceint d'avenues grandes, élargies vers l’autoroute. Primeurs de magnolia, et l'apaisement simulateur des pétales. Les avions lourds dessus les arbres s'écrasent pas loin. Sous leurs ailes les allées balayées d’ombre et de terre battue, quasi vides sinon de vieux couples, prolétaires, autochtones, venus régler là un contentieux, au beau milieu. Jardin bordé de voitures grégaires comme des colonnes de gros insectes. 

 

De la place au jardin passent, pause panier, repassent les petites mères. Cabas au ras des cuisses, d'où sortent des feuilles vertes. Courbées, s'enfilant dans les rues montantes. Feuilles vertes du cabas-mère. Tu suis du regard, tu talonnes à pas de velours, tu te mets à table, chez elle, chez eux, entre les perruches et la télévision, qui braillent de concert, entre la cuisine et le salon. Tu vas dans la chambre à deux lits, où la cadette a plié sur une chaise ses premiers rebonds de sous-vêtements, et tapissé sa portion de mur d’affiches de minois, de cuisses satinées guitares, chevaux, les blousons les chanteurs. Le frère l’autre moitié, le foot. Les T-shirts, la lessive, le poisson odorant qu’assaisonne le détergent au citron vert, une passion pour la propreté chez soi. Chez elle. Mais il faut annoncer qui on est dans la montée d'escalier parce que l'interphone ne marche pas bien, pas toujours, alors on ouvre sans savoir qui c'est, alors on ouvre la porte, on gueule « c'est qui ? » et on la laisse ouverte. 

 

 

11. Le belvédère

 

Pour monter au belvédère il faut appuyer le corps parallèlement à la pente. Les gens qui habitent là sont des montagnards, tu penses. Pieds agacés, parvenus au sommet avec le sentiment d'être sorti de soi,  fierté sous la dictée, je sais ce que je veux.

 

Trafic de toits, c'est la règle. 

Trafic de doigts, c'est l'usage. 

Index tendus, on voudrait ignorer la distance, comme on crache d'un pont, d'un balcon. 

Du pont autoroutier, son bourdon qu’on entend d’ici, les grilles du tablier, métalliques à claire-voie, quadrillées si fines si bien qu’avec la vitesse on dirait que les véhicules volent, à quel temps de chute, 

tu te demandes. 

Tu te promets d’aller tout à l’heure marcher sur le pont, 

te rendre compte par toi-même, écouter le bruit par les os, ce métal assourdissant. 

Tu ne le feras pas.

 

Brouillard de chaleur. Tu n’oses plus regarder le ciel brûlant. Ton oeil tiqueur a fixé un rictus. Le calme est grillagé. L’ombrage n’y suffit plus, et tu respires mal, la bouche pâteuse, pas d’eau, pas de plongée vertigineuse dans les profondeurs moirées.

 

Le pont enjambe. Le début du désert de l'autre côté. 

Tu aimes le fleuve qui est enjambé. Tu es là. 

 

Elle aussi. 

12. L’image

 

Le cliché est pris, est prié d’y croire, c’est bien elle.

Elle ici, parmi ceux-là.

 

Autochtone isolée sur ce présentoir à touristes, blanche et noire parmi les bariolés, dans une attitude de lectrice, où l'instantané fait de l'ombre. Epaules dénudées, une main distraite caresse l'échancrure, se touche avec la main du soleil. Peau hérissonne qui sent le rayon. 

 

Lunettes noires sur le haut de la tête, le menton bas dans une position minutée vers le livre, 

fait au cou deux plis fins. 

Une photographie au devant, lamelle d’elle au dehors, 

qui est-elle au dedans, que veux-tu savoir ? 

Son nom ? ce qu’elle lit ? 

comment sa peau mate est si nette ? 

Sa journée par le menu, le timbre de sa voix, la mélodie qu’elle fait quand elle marche ?

La salinité de sa sueur ? 

 

Cent pas ici

pas vu pas pris, 

et cette question, ourdie, enfin prête ?

indolente, laconique, 

qu’attends-tu ?

 

Avance,

retire délicatement

l’œil qui l’a vu,

et montre-toi.

 

Il n’y a que vous deux, 

l’estuaire, vos regards, 

ton incrédule, 

impatient 

regard dans l’estuaire.

 

13. La rue descendante

 

Tu descends, accompagné d’une jeune femme vers une aire démesurée, le fleuve grandissant, l’horizon approché, ton désir de chute, de chuter avec elle serait tellement plus agréable, plus moelleux, risible et sans dommage.

 

Ana elle s’appelle tu dis Ana elle dit et toi ? 

Elle ne répète pas ton nom abrupt dans la pente abrupte que tu dévales à ses côtés, sans oser encore.

 

Chaque défaut de compréhension relance opportunément le dialogue, chaque mot inconnu l’embranche à de nouvelles digressions. Efforts de traduction, effets d’accentuation. Chansons de gestes tes erreurs amusantes, mises en bouche & répétitions, tu dérives ta pensée de celle que tu trouves dans les mots qui te l’apprennent.

 

Nommer dans une langue étrangère sépare les yeux. 

 

Dans le pas cadencé de la pente, les lignes brisées de la rue à elle, d’elle à tes pieds, de la rue au soleil, de la plage du sternum au liséré de l’ombre, bien net. Guettant oblique sous le bras balancé la naissance du sein quand à chacun de ses pas l’échancrure bâille un peu. A chaque va-et-vient de sa robe, un bruissement léger. 

Comment traduire va-et-vient dans une même langue ?

 

Parfois vos mains frôlées, une fois c’est comme si tu avais voulu la prendre. 

 

Tu l’écartes aussitôt, embarrassé. 

 

L’incident passé sous silence, vos profils déclinent en dehors, la marche poursuit sans ralenti. 

Alors un poids fâcheux leste tes phrases, comme tassées sous les pieds. L’apnée prend le pas. 

Pour que ta voix soulage le souffle, il faut faire vite. Si elle se tait, tu t’enlises. 

 

Tu auras frappé trop sèchement son prénom à la fin d’une phrase qui voulait l’embrasser. Cette sortie lui a offert un prétexte pour prendre congé. Inquiète ou lassée, à la prochaine rue elle dit qu’elle doit rentrer.

 

Tu lui lances le nom et l’adresse de ta pension. Elle dit qu’elle connaît, sans se retourner.

 

14. L’attente

 

Tu approches sur la place une partie de pétanque, intrus planté parmi les joueurs, gênant sans gêner, comme l’idiot qu’on tolère à proximité, tu souris quand ils rient, tu acquiesces aux commentaires, circonspect aux points disputés, sans te prononcer. Ose un salut en t’éloignant : si on te gratifie d’un raclement de gorge, c’est bien assez.

 

La chaleur ensevelit le corps dans le corps. Toute l’eau bue aux fontaines, projetée au visage à grandes giclées ne dissipe pas le goudron alcoolique. Tu renonces. La vie engourdie à quatre heures de l’après-midi.

 

Au pied de chez toi. Tu dois rentrer. Tu vas rentrer. Tu rentres.

 

Des œillades tout le jour, tu sais regarder un mur. Tes yeux frottent les surfaces, jusqu'à tomber sur une tache, une vue hébétée. Une douleur apprêtée, un besoin mécanique, un objet. 

Et toutes les figures qui se servent de cela pour s’installer, le temps de déranger. Figures comme qui odeurs de rose, fatigues conniventes et sans paroles. Charmant boudoir pour l’amour, promenades et plaisanteries, que partout elle te suive comme un joli chien en parfums. Un fil au bas du ventre, une sève épaisse comme si, le pouls de l’approche avec aussitôt les chairs mouillées. Le gras des fesses en posture cheval, le sexe en forme ultime d’hostilité. Toutes ces figures sans prendre forme, d'apparitions, le temps d’assiéger.

 

On frappe à ta porte, comme jamais. Quelqu’un au téléphone, en bas, c’est pour toi.

    

15. La danse

 

En bandes piétonnes aux sorties des boîtes, les garçons rasés de près, les filles décolletées, jeunesse apprêtée, tout leur monde très propre. Toi en chemise grise sans faux pli avec le pantalon assorti, c’est du meilleur effet. Mais la veste jetée sur l’épaule, c’est un peu sophistiqué, non ? Elle est du cachemire, oh les hommes français sont tellement plus élégants.

 

Insensé, te trouver pendu à son bras, sa main serrée doucement au creux du coude, elle te replace dans le cours de l’approche. Ana si belle : son chic de bandes croisées, découpe ici et là d’obsédantes plages de peau, avec un négligent travers en tenue de soirée. Elle sera venue comme ça, aura choisi cela pour toi, spécialement, seulement. 

 

Capable de l’amuser en thèmes et versions, calembours de longue haleine lancés dans les pentes du quartier. Parfois avec son accent tu changes ta voix dans les mélodies de sa langue. Elle a mis sur tes mains quelques gouttes de son parfum et c’est étrange comme ce parfum t’excite davantage, cette aura au bout des doigts, qui vont d’eux-mêmes aux narines. 

 

L’air du soir retient une pluie dans ses laques. De grands éclats de fer brillent aux immeubles. Une torpeur atone dans les feuilles d’arbres. On n’appelle pas l’obscurité une couleur. Des sons légers, détachés plus nettement, on dirait que quelque chose va se produire. Dans l’espace flotte une sorte d’intuition, semblable à un début de soûlerie.

 

Comment au juste certaines émotions arrivent quand même, avec certains discours dont tu pensais que l’époque t’avait privé : pensant qu’elle pourrait, elle aussi 

mais oui. 

 

Au sous-sol, Ana danse : une récitation de hanches, de bras serpentins, de seins satisfaits, elle danse où son corps lève des figures, sur un fond de foule estompée. Même aliénée à des affects de masse, Ana danse pour elle seule, plus vite qu’aucun geste alentour. Elle danse seule, plus lente, parmi d’autres corps foudroyés nets, à l’unisson. Sur la piste on se rencogne à ses excès, on lui réserve une scène de favorite. A la ronde un sourire cinglant, sous des yeux insolemment fermés. Volte-face, demi-tours, détentes, impacts, en syncopes, en diable, désirable. Saisi, tu délaces tes jambes et tu les lances dans le duel, tu imites ses mouvements pour en relayer en toi les effets, avec des facilités de sommeil. Tes bras jetés au devant, percutés au dedans, t’impriment les rythmes, te réverbèrent à tout l’espace. Contacts dérobés, attouchements brefs, la danse te frictionne à cet arc érotique.

 

Reprend ton verre en main, ton souffle à une cigarette, coude au bar, tympans pressés, crâne massé aux infra-basses, regard dilaté, tu fixes la danse d’Ana en un gel de tout l’oeil, comme la musique dure. Tu regardes son corps comme s’il n’y avait plus rien après.

 

Epuisée, elle vient déposer une tête brûlée à ton épaule, lui confier son abandon, un halètement d’idées courtes. Comme elle glisse deux doigts sous ta chemise, qui vont te caresser le flanc, c’est maintenant. 

 

Gros plan sans contours, un retrait de tout l’œil, le baiser.

 

 

 

 

 

16. L’aube

 

Cabré comme cheval, alerte comme chien, présent comme jamais. Gorgé de cris à saluer le jour qui vient, tu prends à la course les tramways du matin. A leurs bords, tassées debout les femmes noires, tassés assis les hommes noirs, les ombres humaines assignées à la propreté des blancs, à la sécurité des blancs, les tôt levés une heure après, les boutiquiers d'un zèle obligé, sans que personne demande jamais pourquoi, peut-être l'heure indue, si mâtine, pourquoi moi, pourquoi eux ? Une dévotion de nourrice, c’est comme ça, pour la vie, parce qu’il faut bien travailler, pour gagner, pour vivre. Les yeux plissés encore mitoyens du sommeil. Corps déjà tendus dans leurs peaux apprêtées. Prêts à bondir, à péter, à agir, à agiter, à lancer la grande roue, au travail.

 

Les quais vides avec du fer, bordés d'une boursouflure lépreuse, de rouille et de sel minéralisé. Les rives désaffectées que la Ville rénove ici, pour votre confort et votre sécurité. Pizza Panini Crèmes glacées. Ici la Ville, pour votre sécurité. 

 

Les rambardes basses, le clapotis d’eaux saumâtres, les odeurs de ressac, frelatées d'hydrocarbures, une brisure verticale. 

La ligne de partage des yeux, à gauche et à droite, le paysage tout entier.

 

Ana. 

 

Tu épelles son prénom à l’autre bout de la Ville.

 

 

17. La gare

 

Il est quinze heure deux dans le hall de la gare, cent pas mesurés entre les piliers historiques, du pilier Astrolabe au pilier des Maures, tes pas sont comptés, contrefaits le long du quai 1, à contretemps des jambes, les vraies. Les jambes hachurantes, saccadées, qui ne stationnent pas, qui savent où elles vont, elles. Y vont.

 

Un spectacle permanent et bon marché, qui plaque les badauds aux rambardes, quai 2, les assoit sur leurs pieds, et quand les convois banlieusards défilent pour eux, ça compte en maugréant, des insanités, sifflements, et se grattent. Quai 2, il se trouve toujours quelqu'un pour te regarder faire, pour t’observer avec amusement sans te créditer à l'avance qu'elle vienne se montrer à tes côtés, lorsqu'elle descendra, anonyme et à moitié surprise que tu y sois, puisqu’enfin des trains il y a en a toutes les douze minutes, et comment savais-tu ?

 

Tu ne lui diras pas que des trains tu en as vu gerber six aujourd’hui avant que celui-là ne te l’offre, et à ta grande surprise encore. Six fois douze, il est maintenant quinze heure vingt-quatre, un café ? 

 

Anonyme victorieux et paradant, accompagné, passé dans l’autre camp, des obligeants. Corps plastronné, cou tendu, gargarisé d’un petit bouilli de vengeance, une main enserre la taille, te donne enfin de l'allant, fait pince que ça n'échappe, promise étreinte, valant pour toutes, donnée pour tous, à ton bras, Ana savamment exposée aux yeux du quai 2.

 

18. La visite

 

Un truc à faire, moins d’une heure, un courrier, un bilan, tu fais mine que oui, tu as tout le temps. 

Elle t’emmène le soir dans ce nouveau quartier inachevé où elle travaille la journée, au cinquième étage d’un immeuble de bureaux vitrés, au dessus des parcelles de chantier.

 

Les couloirs profonds, la moquette épaisse, les effluves de parfums féminins la journée, silence dessus. Les ordinateurs en veille, les galaxies. La climatisation en mode mineur. Les bureaux, les portes de bureaux, les linteaux de bois noir, les toilettes, le néon blanc. Tu marches lentement comme pour déposer tes empreintes dans la moquette. Les grandes baies vitrées, parfaitement insonorisées, plongent sur le périphérique : son lent ruban de vies incarcérées. 

 

Seuls les cliquetis du clavier et les crissements de l’imprimante griffent le son blanc, de l’air conditionné. 

 

Tu fais ton état des lieux dans les couloirs, dans les bureaux éteints, tu soulèves quelques dossiers, déplaces un crayon, retournes un fauteuil, tu déranges mais imperceptiblement l’ordre des choses, tu ne t’aventures pas au delà de l’orbite sonore de son clavier. Tu payes un café à la machine, pour faire un son nouveau dans le couloir. Tu observes longuement le liquide noir au fond du gobelet, ses émulsions brunes, son écume. Le clavier s’interrompt. A ce signal, tu reviens t’asseoir dans le bureau, elle reprend sa frappe. Café sans sucre, amer. Jambes lourdes. Tu restes assis à la regarder, ses poses déclarées en fauteuil, cuir noir ergonomique à balancier, à surprendre ses gestes précis et sans heurts, comme si le mobilier et les objets lui étaient serviles, et comme si tu n’étais plus là.

 

Elle frappe, rien ne la frappe, ce truc retentissant, elle attend, c’est le téléphone, la main suspendue au dessus du combiné, que la mélodie électronique s’achève, elle décroche. Tu t’efforces de ne pas comprendre le discours qu’elle tient dans sa langue. Professionnelle, elle parle lentement, mais décidément, sans jamais chercher les mots qui la font parler. Ce faisant, elle consulte des dossiers, soulève des piles de papier, en retire une feuille imprimée, qu’elle lit par dessus ses lunettes. Elle achève l’appel dans une position d’équilibre instable, un genou sur le fauteuil, à moitié couchée sur le bureau, les derniers mots pour prendre congé lui donnent l’élan nécessaire pour atteindre bras tendu le poste ; elle y raccroche le combiné sans viser. Rapidement rassise, elle décoche vers toi un regard par dessus ses lunettes tombantes, tu le soutiens.

 

Les avions descendent, énormes, vers l’aéroport tout proche. L’isolation phonique est irréprochable. Elle te sourit, mais comme à quelqu’un d’autre aussi bien, dit quelque chose de bref que tu ne comprends pas, que tu ne fais pas répéter, à quoi tu rends un vague rictus, que tu voudrais sans relance. Puis tu penses, mais trop tard, ces deux mots, si tu les avais dit, auraient-ils changé quelque chose ? 

 

Comme elle reprend sa frappe, tu décèles d’infimes signes de nervosité (elle tape plus vite, corrige, elle décolle le dos du dossier, assise très droite les fesses au bout du fauteuil). Comment sonnerait faire l’amour dans ce bureau vide, sous la tonalité mineure de la climatisation ? Elle tend le bras vers l’agrafeuse, elle pince deux feuilles de papier ensemble, tu entends le double son du croc métallique, elle les encarte dans une chemise bleue, tapote les tranches pour y ajuster les feuilles. D’une rotation rapide de son fauteuil, arrêtée net dans ton axe, elle se présente cambrée en bout de siège, jambes effrontément ouvertes, mains crochées aux accoudoirs, campée enfin prête, semble-t-il, pour le geste viril qu’elle attend de toi. Maintenant.

 

Tu seras décidément toujours en retard d’un mot. Tu penses, décidément, et soufflant intérieurement, 

 

 

 

 

 

 

19. La route

 

Ta bagnole-mouvement vous emporte vers le sud, un azur, son dépotoir

 

Un jazz élimé scie l’auto-radio. Des pelures d’oranges sèchent sous le pare-brise. Une douce idiotie vous gagne, des rires pour rien, pour rire de rien, vos paroles isolées, lancées plus bas que la vitesse « oui, mais au bout il y aura la mer, la mer allée avec le soleil, etc ». 

 

Le regard avale la distance. 

Les plaines parcellisées, une volonté de cadastre entamée, qui entame le paysage mais qu’on abandonne en chemin. Les collectivités, les engins agricoles, ils ont laissé rouiller. Les coopératives, ils ont laissé pourrir. Les conduits d'irrigation, le plastique des sacs d'engrais. Des forêts souillées où s'enfoncent des scènes de viols. Pinèdes profondes quadrillées de chemins rouges, où les racines soulèvent la terre meuble. Des sacs noirs et des éclats de verre partout, qui la scandalisent, elle dit c’est atroce, elle dit mais il faut comprendre, il n'y a jamais eu de système d'exploitation des ordures dans ce pays. 

 

Ordures n’y suffisent pas. Plastiques qui font des franges, qui s’accrochent aux arbres avec le vent, qui se fondent au sol avec la pluie, qui vont aussi loin que le regard le permet, jusqu'à la zone de viol, ou de passe, elle dit, mettons de passe. Les parkings sauvages où sortent les sept familles, soulèvent les portes arrière, empoignent les glacières, les cabas gorgés, les cartons de bières, et les étalent sur les aiguilles. N’y suffisent pas. 

 

Puis à nouveau du sable, de la lande, et les grands carrés non arables à perte de vue. Puis une zone d'habitations, collées toutes le long de la route, où alternent bar, station service, garage, tas de pneus, poulailler, maisons basses, à ras de terre, de la terre devant, dedans, entre les briques, sur les mains, plus rien, des pins. Un gros tampon sale puis rien, la route. 

 

Elle ne dit plus rien. La route. Droite. Continue. Le moteur inlassable. Puis la tête d’Ana assoupie vers l’avant, verse devant, en arrière, charmant bilboquet, se carre à la clavicule. Marrant. La clef des songes. Pas de précipice.

    

Terre ocre enfin. Le corps abritait déjà une douce palpitation, l'imminence. Tu as senti depuis peu la présence du bord, un vent nouveau dans la ventilation, le nez change, il pique un peu, c’est l’iode. Tu te redresses sur ton siège, appuies sur le volant pour voir plus haut, mieux voir plus loin, essayer d’en saisir un coin, entre les arbres, à la faveur d'un virage on dirait, oui, tu l’attendais, la grande compagnie, l’azur, l’océan. 

 

 

20. Le havre

 

Dans l’hacienda d’un couple de vieux paysans, sourires édentés toute langue dehors, l’alignement de terrasses privatives sous les tonnelles effondrées, une porte naine garde le secret de douze mètres carrés, terre battue, jalouse d’ombre et de fraîcheur, sans électricité avec une paillasse et un baquet par lot, vous y êtes, en deux. Brusquement.

 

Logis de torchis chaulés, loués à des congénères de teint blond, en langue de canard mouillé, discrets. 

 

Vous aussi, ici,

face au paysage, nulle part.

 

 

 

 

21. Le paysage

 

Sur trois cent soixante degrés départ sud sud-ouest, les yeux forcés d’être à demi-fermés pour scruter au loin la jointure ciel-océan, d’un bleu égal à l’idée d’horizon. Le faux pli. À chaque vingtième de rotation plus ou moins dix-huit degrés de la circonférence, une image. 

 

Et toutes les sept vagues, que la marée monte ou descende, une vague plus grosse laisse une bande plus noire, sur la roche humide au pied des falaises, elle indique le maximum de marée, où croît la mousse verte et visqueuse après, brune et sèche en été, sous les stries allongées à mi-flanc, chevauchées. 

 

Léché à langues puissantes le roc noir, absorbant, inaltérable bien qu’érodé, tu vois, où des blocs de pierre détachés n’y sont plus, ni même plus bas. À raison d’infimes éboulis par siècle, mi-sable mi-débris, à force de passages millionnaires de semelles, recule et revient la trace plus claire du sentier douanier.

 

Sentier détaché à quelques isthmes où avancer, pour vérifier la vue quand on est deux. Muets par deux, équipés sac à dos & appareil photo, maillots imprimés, shorts assortis, les mollets rougis terminés en espadrilles plates. Où le sable remonte, se tasse, roulis abrasif avec les orteils, y maintient une humidité salée, picore les peaux, ce que les pieds ont perdu de peau. 

 

La langue est inlassable sur les lèvres tirées, la soif est en sueur. Une goutte détachée de l’aisselle roule sur l’aine, jusqu’à la ceinture, lustre le sel qui tend les peaux, corrodées comme les falaises au vent chaud, abrasées sable et sel, sel et soleil fixés, muets quand on est deux. Oh regarde un scarabée. On en voit qui s’aventurent à découvert, roulés au vent, bousillés dans les ballots de poussière à ras de terre, finis certains collés à la semelle de corde râpée, des espadrilles d’où remontent en amphores les mollets roses accrochés par des genoux secs aux cuisses en colonnes doriques couronnées, sous le bâillement du short. 

 

L’ennui à deux est inavouable. Haltes répétées aux belvédères dans l’alibi de la contemplation. Si la soif est pénible maintenant, c’est que tu as oublié l’eau dans l’auto, sur le parking avant le raidillon à flanc de falaise, parmi les touffes de plantes grasses aux vapeurs qui soulèvent le cœur, cactées à cornes molles et pleines de pus, qu’il faudra remonter.

 

Deux ou trois cents mètres de vertiges accompagnés, où chercher la faiblesse, la zone de contact avec la plage, l'attendrissement aller vers l’eau. Polis dans le roulis, moitiés découpées de bidons plastiques souvent bleus et jaunes délavés, cordages et débris à mi-corps, dans le sable humide et froid encore, de la marée d’avant. Marée qui éponge les traces de pieds nus en formes de guitares. Ici et là une saillie noire, puis des rochers criblés de moules coupantes sous les chevelures vertes. Passée la ligne de mouillage le sable devient brûlant sous la plante.

 

Calme bloc. Molaire immense détachée de la côte. Des siècles que la côte recule, sous les assauts de l’eau et du vent. Désastre obscur et résistant. Des marées par milliards. Zone de recul incessant. L’Amérique au delà du faux pli. Les yeux forcés d’être à demi-fermés pour voir. Dieu sait quoi. Suant sable et sel. Cette eau immense. Un vingtième de trois cent soixante degrés. Dans l’ordre apparent du réel, l’œil mi-clos. 

 

Centre partout 

et paysage nulle part.

 

 

22. Le sexe

 

L'horizon travaille tout au long de la journée. 

 

Elle avance dans l'encadrement, un livre à la main, d’un auteur allemand qui parle de la main gauche d’une femme qui décide d’échapper aux mains des hommes. Néanmoins ses gestes enfantins, les coquetteries apprises, elle déplisse sa jupe avant de s'asseoir, lisse l'enveloppe, souligne le rond de bosse. Les deux mains portées au devant d’un faux détachement, symétriques en prière, une imposition où les paumes prennent feu. Le glissement des cuisses à cet endroit, la corne à cet endroit qui ne se forme pas, malgré les frottements. Tu touches la récession de ce mot vers le dedans, le dedans que tu ne peux pas, que tu ne dois pas connaître, entre l'anatomie et le comme si. 

 

La tête passée dans l’embrasure, tu sens l’ombre rafraîchir le crâne et te pétrifier un instant, au seuil, l’oeil noyé dans l’obscurité où Ana, tapie, te trépane.

 

Le contre-jour lève du sol un fin rideau de poussière.

 

Incrédule, Ana te regarde et regarde avec toi cette main inlassable qui voudrait lui enlever une forme, en griffures longuement policées, tes caresses. 

 

Loin dans son corps, et retranchée plus loin encore dans sa langue, Ana te laisse au dehors avec les seules marques de fabrique de son étrangeté, odeur étrangère, tissus et grains de peaux, de facture étrangère. Face fourrageant, pendant que tu surveilles dans le raccourci une cambrure, la traduction exacte de tes effets de langue, c’est toujours ainsi, tu crois dire, mais tu es seulement en train de fouiller un sexe. 

Tu ne la connais pas.

 

Du bout des doigts elle agace ton frein, retarde la saisie, jamais conservatoire, du bien qu’elle te rembourse à chaque pression.

 

Ton membre en sa membrane, intromission qui interdit de le dire introduit, ce rapport incorporel qu’il y a sans en être, entre deux corps finis. 

Rapport impossible pour qu’elle jouisse enfin jouée de toi, 

Ana gémit en langue familière.

 

 

 

23. Le poisson

 

Sous la tonnelle sèche, la table aux planches branlantes, grises de soleil et de sable roulé, concassé sous les ongles, honorée des trouvailles du marché, qu’il faut préparer. Assis sous l’auvent de bambous, à tes taches de commis, les ongles affairés au sable qui colle à tout, l’oeil répété à l’horizon surchauffé, rehaussé de falaises avant l’océan, de sable jouant les nuées, au passage des véhicules sur la piste des douaniers.

 

Soi-disant qu’il ne pleut jamais par ici.

 

Poissons qui écaillent les mains vers la bassine où tu les racles. Une incision habile épargne le foie. Percé, il gâterait les chairs de son âcreté dégueulasse. 

 

Accroupi sans hâte, patient en cette position tu fais face, les genoux dans le foyer, les yeux picorés aux nuées chaudes, les flammèches fouettées aux graisses des peaux grillées, accrochées aux grilles. L’oeil de côté, mémoire de l'autre et le tison pour marquer au fer, tu grattes le résidu noirci. La cuisson monte, elle saisit tout le corps et lui fait rejeter l’embonpoint. 

 

L'oeil du poisson est blanc quand la cuisson est bonne.

 

 

 

 

 

24. Le siège

 

Le long d’un après-midi économe, allongé sur la peau du dos les yeux assiégés, le regard soutenu à l’hébétude, tu joues à décrire le ciel, en décidant pour chaque phosphène s’il monte ou s’il descend. 

 

Elle approche et s’étend, ne dit rien. 

Tu lui parles du ciel sans pouvoir vérifier si elle voit bleu ce que tu appelles bleu. 

Tu énumères les couleurs en langues européennes.

Azur, etc.

Montrer sert à vérifier ce qu’on doit taire. 

De contacts tu peux déduire ce qui reste. 

 

Tu as toujours pensé pin en regardant ces arbres. Des petits dégâts d’épines tombent des pins. 

Le tronc s’écroule dans son ombre. 

 

Poids vivants côte à côte. 

Fin de saison sous la tonnelle s’en va le temps confit, d’un beau rouge cramoisi. 

Les journaux titrent sur le coma de l’Union, et l’état d’abandon, tu ne lis plus, un cas historique dont vous pourriez peut-être reparler, après la sieste. 

Ana opine à voix si basse : un regard négligent suffit.

 

Passages en apnée dans l’eau courante de la pensée. Petits assauts d’angoisse aux tempes.

 

Tu prends sa température en introduisant l’index dans sa bouche. Elle a deux bouches, une d’eau chaude, une d’eau froide, pour traduire le mot amour d’une langue à l’autre. 

 

Le prénom d’Ana s’ajuste sur mesure comme un habit de peau, le tien te fait l’effet de raideur incommode d’une chemise neuve, que le corps n’assouplit pas. Et si ton nom ne te collait plus à la peau, ouvrait la voie à d’autres antennes - une mouche l’usurpant ?

 

Une confession rétractée, une pause trop longue pour atteindre aisément le mot suivant, un décret de raison suffisante à l’aide d’un soupir. Elle rit de tes rictus dans le safari d’explications. Elle ne maîtrise pas l’emploi du conditionnel. Si seulement la conjugaison pouvait prendre soin d’elle-même. 

 

Sur un ton bourgeois tu félicites Ana d’avoir si peu besoin de toi. Dans le blanc suivant, tu ris subitement, une euphorie qui dérape vers le semblant, et s’affaisse en mutisme. Tes hoquets tombent un à un. Regarde, dit-elle, en montrant la table, ils figent déjà. 

 

Sa frange, parallèle aux montants des lunettes est nette, bien nette. 

 

Où va-t-elle, mais que fait-elle ? Ana, les accès de colère, de rire, de bouderie, cette machine maîtrisée intuitivement, façon de s'éloigner lentement, sans se retourner, jusqu'à disparaître : je vais au village.

 

Pourquoi ne pas suivre le conseil qu’elle te donne, de suivre une autre femme ? 

Elle dit je rentre, je ne peux pas, je ne veux pas rentrer en ville avec toi.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

25. L’histoire

 

De retour en ville sans elle, sans attendre elle reviendra, sans appeler, le corps douché, parfumé, tu peux rejoindre le balcon par la cuisine commune, sans attendre personne n'y est. Tu saisis une chaise, tu détrônes la boule de linge oubliée, tu t'y assois et sans impatience, le soleil sèche tes peaux. 

Regarder absorbe. 

Plis mobiles aux draps blancs.

 

Tu peux te mettre en balustrade pour qu’elle apparaisse enfin. Les deux pieds surélevés au fer forgé : une forme de surplomb souverain, expirant longuement, détaillant longuement, cigarette brûlée sans impatience. Le vis à vis de la voisine, le balcon où s’ébrouent ses linges de corps à sécher, les rêves émollients de son obésité, l’osier martyr de sa chaise, et tu penses, fumant, évasif, elle viendra.

 

Si elle surgissait tout au bas de la rue, ça monte par ici, l'appréhension qui s'ensuit, laisse la porte ouverte et trouve-toi une posture, le temps qu’elle monte les escaliers, range ça et fais-toi une mine mais plus vite, dégage ce filtre à café, pas sur l’assiette, saisis-le bien plié, que le marc ne dégueulasse pas tout, le pas cadencé des marches d’escalier, le soupir au palier, elle frappe à ta porte, la poignée actionnée qui libère le taquet, et cette chaleur apportée de la rue, une goutte de sueur au visage, recueillie au bout d’un doigt et sucée, ce geste si malvenu, autre chose à ranger ?

 

Entre et assieds-toi, elle refuse, il n'y a que ce lit étroit. 

 

« Je peux pas venir dans une chambre comme ça, il n'y a pas la place pour moi » (dans ta langue, avec l’effort, erreurs et accent grave). Les coudes en triangle sous le menton de la fenêtre, quand elle balançait mollement une jambe sur l'autre pliée, sur la chaise, dans ta chambre. Toi sur le lit dont la tête vers la fenêtre portait le placard ouvert. Des puces : on ne les voyait pas. 

 

Sa jambe supérieure galbée d'un paréo sombre absorbait la lumière, elle y découpait une large bande noire. Elle est venue te dire qu’elle ne reviendra pas.

 

Taraudé, inconvenant, humilié d'inconvenance avec tes postures pipées, et d'artifices qu’elle voit, elle ne veut pas, elle ne s’y sent pas bien, cette chambre (un lit simple) c’est comme elle le dira, un piège sans histoire, c’est à dire pas assez pour en faire une histoire. 

 

Inflations de jambes au secours de ton indécision, une jambe étendue et l’autre un peu pliée, à toujours revenir à ce vouloir-l'enjamber-sans-jambes, retour de jambe si bien que la jambe gêne, cette jambe là, cuisse qui tenaille l’enjambement, l’interdit sans jambe mais impose d'en passer aussi, forcément par la jambe, par dessus la jambe, et de l’enjamber enfin. 

 

- Je ne peux pas entrer dans une histoire comme ça.

Tu n’insistes pas, elle s’en va. 

Son parfum persiste.

 

 

 

 

 

26. La perte

 

Bienvenue dans Par-ici-s’il-vous-plait. Entre et laisse-toi détailler, de pied en cap dans le silence qu’a fait ton entrée, on a pigé, allez, le genre esseulé que tu tentes d’innocenter en te frayant une voie malaisée entre les tables.

 

Assieds-toi là, dos au mur, et regarde ce drame concret, 

échancrures, commissures, les duvets lisses et aspérités - 

augmente-toi des expériences des autres, 

de-leurs-vies-qu’ils-ne-savent-pas-vivre-puisqu’ils-ne-savent-pas-vivre, 

puisqu’ils-vivent-simplement-insolemment

aiguise, précise, tourbillons rafales, jusqu’à l’issue fatale, univers. 

Prends place dans les détails, prolifère : 

à toi les couples mal assortis, 

les bandes juvéniles bruyantes, à toi les rires, les amitiés ivrognes, 

les mollets croisés, décroisés, les gestes impulsifs et les grimaces photogéniques. 

A toi les haleines mêlées, la surenchère sonore, les voix éraillées portées aux oreilles penchées. 

A toi le couple muet, les yeux dévissés par dessus l’épaule conjugale, 

le sursaut de tout le corps après une télévision prolongée, 

l’attente démotivée des deux filles qui fument sans plus parler, la fumée balayée d’une main lasse, 

la reprise d’activité musicale chez la serveuse, ses coups de hanche profilés entre les tables, son décolleté pigeonnant jusqu’au nombril, ses fesses copieuses et le gras qu’elle met à l’arrière des bras. 

A toi Injures & Mauvais traitements, Sève Précieuse et Frottements, 

Antenne Sexuelle, Sensation Exacte. 

Voir l’aperçu qui s’exprime en toi par hasard, si ces mots sont de toi, ou s’ils attendaient leur moment.

Et si quelqu’un dans la sourdine 

 - vous attendez quelqu’un ?

 -  ... 

 - c’est pour la chaise.

Ne baisse pas les yeux.

 

La rumeur de la salle enfle à mesure que la bière t’enivre. La rumeur enfle, c’est tout à fait ça, et on observe avec toi, avec la même inquiétude que toi en effet, l’infusion rapide d’un fantasme dans l’air enfumé, et le mauvais virage que prend cette soirée. 

 

Une phrase écrite n’a rien à voir avec l’état de celui qui a pensé à l’écrire, tu te souviens, une phrase écrite est une phrase écrite, une phrase en moins, 

et si tu pouvais rester avec ce que tu perds, avec presque rien, comment une parole (la serveuse ?) s’adresserait-elle à cette élimination constante ?

 

27. Le départ

 

Sonné, ça sonne encore. Le branle à remuer le sang, la peau à endosser comme un sac, alors que ça sonne encore, au matin déjà cuisant. Tu ouvres des yeux inquiets, inquiétés d'une forme liquide, nébuleuse y trempe les doigts, épaisse va diluant, progressivement en neige d’écran, un préambule devant dedans, dedans et devant - les pieds trébuchés hors du lit, refais-toi une gueule, incrédule, un prénom. 

    

En retard, le jour a commencé, sommé de prendre ton quart, sans délais, avec tout ce bardas au dos que tu sais, que tu vas devoir porter un temps, encore longtemps ? le temps d'une dissipation, que ça sorte des os, du sang, des muscles. 

 

Tu dois au moins cela aux puces, chaque matin, te rendre un corps,

à force de trop gratter cuit, trop parler nuit.

 

Idée vigilante qui n'était pas une idée, qui était une tension de tout le corps, qui n'était qu'un incessant état de veille, au réveil encore, la nuit les mains sur les hanches, toujours là ? Que vas-tu faire ? 

 

Pécule épuisé, bail résilié, le corps éreinté ton minimum vital, tu sors, tu finiras bien par quitter. 

28. La chute

 

Suis le cours des choses et le contour des gens, les contre-jours irradiés. Un soleil rouge incendie la ville. Rejoins tes pas, suis la rengaine des rues. Ne fais pas de plan sur la journée s’il est tôt. Mets-toi en quête d’un abri s’il est tard. Additionne encore les pièces qui t’achèteront à manger. 

 

Veux-tu savoir, que veux-tu d’elle dit la voix, le prénom d’elle en boule d’ouate, le nom d’Ana louvoyé dans les tempes. Dedans et dehors sont une ivresse de roue. Veux-tu t’assoir ? Où dormiras-tu après ? Il y a toujours ta voiture, où elle est garée.

 

Le trottoir décline. La fièvre en montant croise le pouls qui descend. Tes mollets en serpillières, gorgées de sang. Les jambes flageolent. Fagots noués dans les pantalons. Maintenant tu dois trouver où t’asseoir, sans t’affaisser. 

 

Saisi dans la foule par une stupeur qui dure. Stoppé net au passage piéton, une attente sans raison, une pensée que tu ne parviens pas à penser ? Maintenant il faut dormir, car l’éveil point. 

 

Le fleuve à l’eau. 

 

Une heure plus tard, tu arpentes des ruines dans un simulacre spirite. Il y a toujours un monde au devant, on y mime des gestes anciens, des sonorités à peu près. Mais sous les visages prévisibles, il y a un air fétide, une vision de marais et de végétations lentes. Sous les façades bourgeoises, des appartements vides. 

 

Tu restes longtemps caché dans ce parc, un autre l’a déjà fait, le fera plus tard. 

Ton ombre revient : tu te croises plusieurs fois, là où là. 

Tu perpétues Dieu sait quel délit dans chacun de tes gestes.

 

Tu retournes plus tard aux avenues brillantes, parmi les voitures, la foule permanente. Peur maintenant d’avancer seul, sans surveillance. Depuis quand n’as-tu pas dormi, mangé correctement ?

 

Silhouettes éclipsées au soleil ras, à la fin du jour. Vision loin du regard, regard loin des yeux, à cause de la fatigue, cette grande fatigue, à s’allonger au sol, ici par terre, où vont les pigeons, par terre où sont leurs fientes. Grande fatigue, laisse tomber cette fatigue, à cause des déjà-vus, à cause des faux-mouvements.

Ton vertige

est l’œil inquiet

que l’on te révulse.

 

Relève-toi sur le champ, ne te retourne pas. Inutile de jeter par dessus l’épaule un regard faussement intrigué sur l’obstacle. Souris aux personnes qui t’ont vu tomber. Remets-les gentiment dans le mouvement, ne te retourne plus. Cherche ton port de tête et va droit devant, sans songer aux détours qui te feraient disparaître. 

 

 

 

 

 

 

29. Le hasard

 

Au large d’une attention flottante, le regard alarmé, rouge net. Ana, parmi ce groupe qui avance bruyamment, dans la pente accélérée, qui commente à tours de bras, une vidéo de la veille, deux garçons s’écartent et font une pantomime de crabes, géométrie heurtée, kung-fu amateur, les filles relancent, les garçons jouent le faux pas de trop, un éclat de rire. 

Le soleil de midi, complice du clin d'oeil, la jeune vie, la belle vie. 

 

Ces piqures le long des tendons, de la bobine, tu te dis c'est comme une turbine, si l'un d'entre eux, lancés coups de pieds grands jetés, mais toi aussi bien, un rotor en vrille, détaché alors en course folle, retour de manivelle, c'est sûr, toi aussi.

 

Intrus. 

Pas maintenant, tu ferais intrusion, tu ne manquerais pas de gêner, forcément, avec tes allusions alambiquées, engluées dans la traduction, tournes les talons.

 

Entraîné, tiré par la manche, sors de là, tourne à droite ou à gauche, et dès la première rue, trois pas trop nerveux, tu trébuches un coup de pied poubelle.

 

Ta contrariété a une grimace spéciale : une insensible pression des mâchoires jusqu’à ce que les plombs des molaires te métallisent le visage. Tu ne mesures pas, tu ne sais pas, la force brute, que ta tête pourrait maintenant briser une vitre, tordre la tôle d’un véhicule. 

 

Après quelques minutes, un mouvement réflexe, l’étau crânien desserré, la légèreté retrouvée délivre aussitôt une fatigue accablante. Tu ne comprends pas, tu ne comprendras jamais ce qui peut ainsi multiplier, pour les évanouir aussitôt, tes forces. 

 

30. La ville

 

Des haillons de nuages, des nuages loqueteux, des loques de nuages, des haillons.

Il faisait encore beau, mais personne n’en voulait.

Le ciel semblait dégagé, oui mais alors seulement du côté de la vieille ville. 

Tu es quelqu’un de vraiment très sensible.

Les nuages s’agrégeaient en une seule nuée, qui avançait lentement, sombre.

Tu as toujours été, partout et toujours, traité avec gentillesse.

Une obscurité sourde s’est étendue mollement sur la place.

Les bruits de la rue se firent soudain plus sonores. 

Si jour après jour, tu fais la même promesse : demain je rentre, 

est-ce que tu dis chaque jour la même chose ?

Une odeur fraîche pénétra dans la chambre avec l’air chargé de pluie. Suivit un hurlement vague, accompagné du balancement trivial des enseignes (anachronique). Puis plus rien que le vent, uniquement le vent.

Tu peux dire « j’ai peur » pour expliquer ta façon d’agir. Ces mots ne sont pas un gémissement, ils peuvent même être prononcés avec un certain sourire.

La pluie légère diminua encore. Une nuance bleutée se glissa jusque dans les pavés de la chaussée. L’aura impersonnelle des passants. La pluie cesse et il en reste, un instant, une poussière de diamants minuscules, comme si, de là-haut, 

un mot imprévu peut entrer dans l’esprit comme une écharde, 

et paralyser la phrase qui était en train de se dire, pour un moment très long, parfois définitivement.

Le soleil était humide et lorsque les dernières gouttes de pluie ralentirent leur chute. Le bruit des véhicules fit alors entendre un autre chant. 

Angoissé, peur de rien, d'être renversé par une bicyclette d'enfant.

Tout à coup quelques secondes de silence - une fenêtre qu’on ferme - puis le vacarme recommence.

Tu avances toujours dans l'ignorance de ce qui t’est prescrit, mais tu avances le menton haut, comme quelqu’un qui veut se joindre à quelque chose. 

Après que la brise fut devenue moins froide, la lumière frappant quelques rares nuées, flottant bas. Sur les façades des maisons les plus hautes le jaune se posait, aérien et nul.

Les classiques ne parlent jamais de soleils couchants.

On aurait dit que quelque chose allait se produire et que dans l’espace flottait une sorte d’intuition.

Tu n’es pas autorisé à te plaindre de la langue dans laquelle tu as trouvé la parole.

Des sons légers se sont détachés plus nettement, inquiets.

Il ne peut rien arriver aujourd’hui. Tu t’étonneras une autre fois.

Et seulement de temps à autre, avec un son disant déjà le lointain, un bref coup de tonnerre

ça a été du plomb coulé dans les veines, l’effort pour rejoindre ta chambre.

C’était une torpeur atone, plus colorée ici et là, défaite en faux tons de vieux rose.

la brume enveloppait d’un manteau léger, que le soleil dorait progressivement, les maisons innombrables.

D’images tu as déduit que le monde est réel.

Quelque part s’éclaircit un coin de ciel, qu’on ne voit pas,

là-bas le fleuve s’étend. Tu l’aimes. 

A la tombée du jour, l’odeur de l’eau. 

une phrase honnête devrait pouvoir se passer de verbe.

 

 

 

 

31. Le figurant

 

Au soir Place du figuier, tu vaques isolé parmi les silhouettes, les ombres suivies d’ombres, les stations attentives prolongées, leurs demi-tours lacets, va et vient suivant les distances de sécurité. 

 

Tu fumes debout une jambe repliée contre le mur, sous les éclaboussures de l’enseigne Buvez. Tu soutiens les regards que tu attires à toi, tu prends la pose à ton tour, une figure prête-à-porter, parée de formules décisives, d’imparfaits bien balancés, pour prêter à ce corps la foi d’une description.

 

Qu’on te soutire un aveu, tu te mordras la langue. 

En te refusant une sexualité, on t’a imposé un sexe. 

Tout un jeu de litiges entre ta bite et l’idéale affectation où elle te cajolait.

 

Vie privée, 

répertoire des privations vécues, 

ouvert pour inventaire : 

examinant certains gestes d’ordinaire 

soustraits aux regards, 

lesquels réclament subitement 

l’assistance de mains étrangères,

voilà ce que serait la tendresse. 

 

Autoriser le geste de soin 

aux endroits les plus réservés 

 - le ridicule achevé en douceur, le peu de honte livré sans confession - 

en échange de quoi tu promets de porter demain 

les sous-vêtements d’un autre.

 

 

32. Les garçons

 

Au belvédère jaune, crâneurs épaules carrées en avant, ils font rouler le ballon mou, jouent des coudes et des poignets. Ils bondissent, stoppent et courent aussitôt. Ils imitent le fameux saut latéral jambes en ciseaux, amorti et ramènent la balle au centre. Ils forcent leurs voix sur l’éraillé, à l’enchère des jurons. 

 

Tu te tiens à distance, adossé au promontoire après les cent pas, tu portes régulièrement la Cigarette aux Lèvres, dans la pénétration feinte du touriste qui distille intérieurement Choses Vues, Détails Pittoresques & Commentaires Personnels. Les entrailles poissonneuses au ras des poubelles. Les caniveaux en crue de lessive. Les nouilles flottent dans l’eau de vaisselle. Les plantes grasses mijotent au soleil. La crasse fongible au rebord des fenêtres, les disputes prolétaires qui s’en échappent, répétitives, et les relents d’oignon frit. Les perruches chantent des répons. Tu te renifles, mâchoire en avant, haleine inconnue. La déjection canine à l’écorce brunie, une décoloration progressive du grain de l’air, le dard solaire, la chaleur, l’empois du tabac. Les trois rebonds du ballon, l’appui au parapet et ton regard en contre-jour, les yeux forcés d’être à demi-fermés.

 

Le short et la fesse mal ajustés, un maillot de corps échancré, une naissance de moustache et le menton acnéïque, gueule de bagnard, les sourcils rejoints, le plus grand est Bruno. Ovale de sueur dans le dos, gestes précipités. Trou à la chaussure de sport. Pectoraux finement galbés, radicelles sombres, quelque chose sucré à la commissure des lèvres. Bruno fait grand cas de l’étranger. Hey Mister, where are you come from ? Ils forcent l’accent, la gouaille, ils rient, et tu ris avec eux, comme l’idiot riait sous les quolibets. Le ballon dribble entre les jambes sans arrêt. La brûlure du soleil à la nuque, des cloques peut-être, et puis comme des parties dures cimentent le cerveau. Hey Mister are you a poof ? Ses gestes déclenchent des rires hyperboliques. I like it like this. Il montre. Une bousculade, suivie d’un appel au lointain mais pas un appel à l’aide. Un blessé grave s’occupe-t-il d’un coup de klaxon ?

    

La troupe avance. What’s your name ? Il est planté pieds écartés poings sur les hanches, crâneur. Here, here, and here, it’s our place. On te regarde fixement de l’autre côté de la rue, on t’aura pris pour quelqu’un d’autre. Une supposition de la somme de leurs corps : attention, il suffirait d’un geste.

 

Détours d’escaliers, ruelles et passages sous porche. On vient vers toi, le coup a manqué partir. Une planche hors des gonds, des attaches de fil de fer, le genre de cour herbeuse avec des chats, débris de bois et de formica. Une balle perdue, une phrase entendue, bouclée dans la sourdine. Et des pneus, une épave de gazinière ou une cahute de tôle, une phrase qui donne de la voix, et te vise à bout portant.  What you want, Man ? Un truc noir tombe à tes pieds. Don’t be afraid ! Personne jamais n’a fait mention de ce que tu éprouves maintenant. You want some haschich ? coco ? haschich ? Il mime le geste de fumer, lèvres en sphincter sur la pince des doigts, il roule des yeux exorbités. Encore Quelque Chose Noir tombe sur ta droite. Un oeil en retard sur le mouvement des yeux. 

 

What you want, you want to suck my dick ? Les autres s'esclaffent. Si ça devait mal tourner, si d’une fenêtre on t’interpellait. Soleil sévère. Ton ombre te remonte au visage. Want to shake it ? Il la sort, plutôt longue, demi-molle, elle porte à droite. Personne dans les environs pour te prêter foi. Il tourne sur lui-même. Il se la tire. Il fait la folle, les fait rire, à s’étrangler. Les canaux bouchés d’amalgames, tu bandes à ton tour, sourdement, trois petits tours, ton visage s’en va.

 

 

 

 

33. Les dépouilles

 

Tu as encore pris une émotion pour un souvenir. Va-t’en. 

L’oubli te précède toujours d’une phrase. Reprends. 

 

Dans le métro bondé un couple se déchire, il est menaçant, elle prend les passagers à témoins. Fortuitement, ta main en touche une autre, cet attouchement te révulse. 

Un échappement de pots, le klaxon furieux, le bus lâche les gaz en passant à ta hauteur. Tu es ce moment là, une avance rapide, va plus loin. 

Lance des signaux de ton espèce. 

 

A la station service 24/24, son coin cafétéria, la seule en ville, un hospice de néons où s’agglutine chaque soir la nuée des indigences. Un vieil habitué t’explique la machine à café, son fonctionnement capricieux,  ses explications volubiles, sa bouche puante, son col de chemise douteux, les réseaux de plis à la base du cou, une peau morte dépasse, une hernie fascinante, une aversion douce pour le baiser, la morsure sectionnante, portion congrue d’individu, tu l’avais sur le bout de la langue. Dégustation chorale, en lapées bruyantes, le café brûle la gorge. Tu échanges une cigarette contre un peu de confidence, tu n’écoutes pas, tu lisses du doigt le formica, que tant d’ongles ont rogné à la tranche, de la table haute.

 

Un incident dans la rue, en langue ordinaire : aux prises avec deux policiers, un chauffeur de taxi donne l’esclandre en spectacle à un public acquis, les délabrés hilares devant la cafétéria.

 

Une ivrogne boulotte, huit sacs plastiques en grappes au bout des bras, gavés de haillons, un tablier à fleurs de cuisine, taille douze ans, qui ne couvre pas ses cuisses variqueuses, veinées de bleu, boudinées à tes côtés, c’est elle, manifestement, cette odeur âcre ammoniaque. 

 

Il a mugi contre la rue entière, il revient, titubant, se pousse contre elle, c’est son homme, il l’entreprend de caresses oursonnes. Son pantalon est comme graisseux d’huile de garage, la couture de l’entre-jambe comme empesée de pets. Diverses croûtes séchées aux avant-bras, la gueule cirée et le cheveu torchon, les pieds nus noirs de corne, tu te dis mais comment font ces corps pour se cuirasser ainsi contre l’infection ? 

 

Continue. 

Singeant pourquoi pas l’aisance de celui qui serait parvenu à imprimer à son corps la précision définitive des mouvements de son âme. Une façon que tu as de te regarder faire, sans cesse, allez, tu ne vas pas crever sur le champ, repars. Epuisé, saturé de toxines, tu erres en rotules dans une ville étrangère, par delà la fatigue et jusqu’à la débilité. Même à gémir seul sous l’abribus, ta solitude se paye des représentants. Continue. À bout portant. Courbe l’échine au dessus de tes pas, piétine ton ombre sous les lampadaires, frappe rageusement du talon pour la faire entrer dans le ciment. Malaxe le cœur. Fais vite, là-devant, vois venir les grands effrois. Le prochain passant qui passe, tu l’agrippes, c’est juré, par le col, et tu le fais cracher.

 

Quand tu verras ton ombre quinze mètres plus bas, si tu ne fais pas attention à tes pas, voilà d’où remonte le mal sourdingue, depuis les couilles, le mal ridicule, qui fait tracer des graffitis obscènes au mur des latrines, voilà comment tu épongerais un peu ta dette, envers la honte. 

Tu n’as pas de numéro de téléphone, à écrire là.

 

 

 

 

34. Les besoins

 

Tu implores les forces de l’ordre, tu les supplies d’intervenir. 

Car maintenant tu hennis, tu rues dans les rideaux de fer.

 

Idiot debout dans la station de métro, 

hébété l’œil captif au carreau 

de faïence, le regard fossile, 

de l’autre côté, ton corps laissé sur le recto 

attend d’être bousculé pour te revenir,

sentant que sinon,

faire le moindre geste

pourrait bien

te coûter la vie.

 

Autrement, lentement,

imaginant faire tes besoins ici

sans sourciller.

 

 

35. Les rêves

 

Dans l’habitacle

il faut dormir allez

le pli du corps contre le dossier inflexible

les sursauts, l’imminence des crampes

le reflux le froid

et sans mêler à tes rêves

ces voix cognantes qui viennent

du parking 

déterrer ta vigilance.

 

36. Les mots

Le matin au cri d’une mouette, puis deux, et la cohorte irritée.

 

Le matin lève les eaux noires de l’estuaire violet, il clignote aux flancs des bacs, 

soulève des brumes rases au dessus de l’eau, des odeurs de fuel avec l’iode et le poisson.

 

Le matin à l’extinction des réverbères, avec le camion bâché, la chahut des caisses de bière.

 

Le matin anime une grue sur les docks.

Il relève les rideaux de fer, il désemboîte les chaises en plastique. Il écume la terrasse d’eau savonneuse. Il scintille aux vitrines du Commerce.

 

Le matin force déjà les yeux d’être à demi-fermés.

 

Garrots, étreintes blanches, tes jambes. Le reflux du sang violemment dans les veines, les pieds versés hors la portière. Patience dans les grimaces, l’appui des échasses, la colonne à l’échafaud. Tu gratifies le jour qui vient d’un soupir exagérant. Tu es fourbu, froissé d’individualité.

 

Le matin sur le parking a chassé le deal des voix énervées. Il amplifie déjà le trafic sur les quais. Il cogne sur les carrosseries laquées. Le matin remet le poids du corps dans les jambes, et le poids du cerveau dans le crâne.

 

L’air est d’un (jaune) voilé, comme un (jaune) pâle vu à travers un (blanc) sale. C’est à peine s’il y a du (jaune) dans la (grisaille) de l’air. La pâleur de ce (gris - jaune) dans sa tristesse.

 

Une seule question insiste : à quelle distance est le ciel ?

 

Le ciel est là, à portée de voix.

 

Tu marches donc aussi dans le ciel, le pollen que tu avales et les phosphènes que tu vois. 

Toute cette irritante réalité, 

devant toi mais sans toi, 

comme un effet spécial de la langue,

ou de la lumière.

 

Seule cette irréalité t’oblige, 

pas les mots,

pas « trouver ses mots ».